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Les Technos se rebiffent !

Les Nouvelles Technologies impressionnent par leur puissance de calcul et leur capacité de mobilisation de ressources et d’information. C’est probablement au moins la marque de la diffusion de l’ordinateur qui « n’est pas une machine à écrire qui envoie des télégrammes ou présente joliment un programme de colloque. C’est une logistique puissante de traitement informationnel, de management de l’information et de la connaissance, de veille scientifique, technologique, concurrentielle, stratégique… » A l’échelle de l’humanité, un tel concentré est évidemment récent et fera probablement date. Leurs diffusions tous azimuts l’attestent déjà.

Pour autant, la question des Nouvelles Technologies s’inscrit dans le débat plus large de la technique et du développement de la science. Comme l’explique Gérard Chazal, certes, on trouve bien des esprits pour ne plus croire que « le progrès technique entraîne automatiquement le bien être matériel et le progrès de l’humanité. » Mais alors, « certains cultivent la nostalgie d’un monde moins technicisé, oubliant d’ailleurs souvent quelles furent les conditions de vie difficiles des ancêtres ».
Car en effet, avec les Nouvelles Technologies, l’homme devient encore plus capable de faire fructifier ses propres atouts,  moyen d’assurer davantage sa domination sur le monde extérieur,  mais aussi d’approfondir une certaine vérité scientifique, qui reste encore complexe.

Les Nouvelles Technologies donnent à l’Homme les moyens de développer ses propres richesses intérieures.

la multiplication des zéros dans le langage informatique est à l'origine du monde d'aujourd'hui

L’Homme a tellement employé au cours de son histoire le mot nouveau que celui-ci en est devenu quelque peu suspect. Avec un peu de recul, il est aisé de considérer cette nouveauté comme relative et valant bien évidemment pour le passé. Qu’en est-il pour les Nouvelles Technologies ? Comme pour toute technologie, les produits auxquels nous faisons ici référence permettent à l’Homme de s’extraire de la seule contingence physique pour mettre davantage en œuvre son intelligence et occuper son temps disponible plus intensément. Passer d’une paire de ciseaux à une tondeuse électrique permet probablement d’avoir un autre regard sur le jardinage et sa famille qui y gambade.
Ce phénomène n’est évidemment pas propre à notre époque ni à l’objet de notre analyse. En revanche, il semble que la nouveauté se manifeste dans le saut d’intensité que les Nouvelles Technologies permettent : la quantité d’information condensée, connectée et immédiatement disponible dans ces produits maximise les facultés et donne un stimulus jusque là inconnu. Parce que davantage d’intelligence est mise à disposition, il est aussi possible de faire fructifier encore davantage d’intelligence. Pour David Shenk, la nouveauté se trouve dans la quantité d’information mise à disposition : « au milieu du XXe siècle, on a commencé à produire de l’information plus rapidement qu’on ne peut la digérer. Jamais cela ne s’était produit auparavant ».

Pour s’en convaincre, prenons-le raccourci du zéro : son invention par les Grecs leur a donné une intelligence mathématique absente chez d’autres. Considérons alors la multiplication des zéros dans le langage informatique ! C’est bien entendu une métaphore mais elle illustre le fait que l’ouverture de l’esprit grâce à l’ajout de connaissance, à la concentration du savoir crée un puits sans fond que l’intelligence est a priori amenée à explorer pour aller plus loin. C’est en tout cas le concept des promoteurs des Nouvelles Technologies.

Le développement de la connaissance humaine

Avez-vous assez de mémoire ?

Les Nouvelles Technologies permettent une meilleure conservation de l’information et donc une mise à disposition d’autrui de celle-ci plus efficace.
Les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC), une composante majeure de ces outils, permettent à la connaissance de s’extraire des contingences humaines de transmission des savoirs. Tout défaut n’est pas gommé, mais les capacités de stockage, de numérisation, de synthèse et de comparaison de l’information permettent de gérer des défauts dus à l’oubli, à la subjectivité ou à l’éloignement tant géographique que temporel des émetteurs de savoir. A la clé, un fréquent gain de temps.
La connaissance n’est pas supposée avoir de dates limites de consommation et pourtant comme une connaissance, peut, en cas de conflit, de concurrence, chasser l’autre, ici aussi, le concept de date limite de consommation a son sens. On sait, par exemple, depuis longtemps que la saignée n’améliore pas le tonus des malades. On ne la pratique donc plus. Et il a fallu certaines expériences malheureuses de navigateurs au grand large pour forcer les marins à avoir une alimentation équilibrée afin d’éviter le scorbut. On le savait pourtant déjà mais cela s’était oublié. Avec les NTIC et par exemple les réseaux d’information comme internet, les expériences passées se stockent et se partagent avec très peu de limites. Pas a priori de problème de date limite de consommation ici  à propos de l’information bien conservée.
L’Histoire en devient ainsi davantage source d’enseignement et d’entretien du patrimoine de nos expériences.

Cette mise à disposition de davantage de savoirs déclenche une stimulation sans fin.

Thomas d'Aquin, Santa Maria Novella à Florence

La soif de savoir s’étanche d’autant moins qu’on y répond. Une fois éveillée, la curiosité se nourrit des réponses qu’on y apporte et c’est une forme de positive boîte de Pandore qu’on ouvre ainsi. La numérisation de l’information via les NTIC permet à la fois son transfert avec un minimum de restrictions physiques mais surtout permet d’établir des connections entre différents éléments, entre différents supports et entre différents thèmes. L’association de différentes connaissances s’avère être un vecteur capable de favoriser la synthèse et donc l’éveil de l’intelligence. Même si on ne peut tout savoir et qu’on en est conscient, le simple fait de croire qu’on peut partager des connaissances est une stimulation favorisée par les NTIC.
On est ici pas très loin de la phrase de Saint Thomas d’Aquin qui déclarait que « la connaissance de foi n’apaise pas le désir mais l’accentue puisque chacun désire voir ce qu’il croit ». Notre théologien ne parlait certes pas pour les NTIC mais il décrit bien le phénomène auto entraînant des connaissances associées à la conviction. Internet s’inscrit ainsi dans cette tendance : ce n’est pas seulement un univers de câbles téléphoniques, d’ordinateurs, d’octets et de stockage d’information. C’est aussi un ensemble de personnes qui y croient et qui annoncent ses futurs développement parce qu’ils y ont intérêt ou par simple foi. Il s’agit aussi d’un phénomène de valorisation des talents par la conviction. C’est aussi une forme de pédagogie pour ceux qui ont réussi parce qu’ils ne savaient pas que c’était impossible.
La maîtrise de connaissances de base et des outils qui les véhiculent pousse ainsi à aller plus loin. Comme l’explique Samuel Joshua, professeur en sciences de l’éducation à l’université de Provence, à propos des Nouvelles Technologies éducatives, « la démocratisation de l’accès aux calculatrices de poche est en train de bouleverser la nature de certaines activités mathématiques ». On ne demande plus seulement aux enfants de savoir compter mais en effet bien plus encore de justifier leurs raisonnements: une forme de progrès donc si, bien entendu, les bases ont été auparavant assimilées ; les Nouvelles Technologies ne sont en effet pas un talisman.

L’ouverture à l’abstraction via le virtuel

Comme on ne peut expérimenter toutes les informations, -c’est là un phénomène bien antérieur aux Nouvelles Technologies-, une capacité d’abstraction est indispensable pour faire progresser son intelligence. Ainsi que l’explique Einstein, « les concepts physiques sont des créations libres de l’esprit humain et ne sont pas déterminés par le monde extérieur ».
La capacité d’extraction du monde physique par les Nouvelles Technologies, leur capacité donc à créer des mondes artificiels, des mondes virtuels permet de valider par l’intelligence et non par l’expérience des concepts. Le virtuel, en ce sens qu’il désigne un futur aléatoire, un présent ailleurs ou un présent spirituel est donc un champ d’expérimentation et de développement de l’intelligence rendu possible par le concentré de connaissance des Nouvelles Technologies. Les modélisations et les simulations informatiques permettent des progrès, permettent de mettre en chantier des idées auxquelles on n’aurait jamais eu accès s’il avait fallu attendre de les expérimenter. Cette situation n’est pas cependant propre aux NTIC comme le montrent les réflexions mathématiques de l’antiquité. Mais les NTIC ont pu favoriser une accélération des capacités d’abstraction et des applications qui en découlent. Le cas de la fusion thermonucléaire en apporte un exemple heureusement évident.

Les Nouvelles Technologies offrent une extériorisation de nos compétences pour élargir notre avenir.

Tout comme leurs devancières, les Nouvelles Technologies jettent un pont entre l’intériorité de l’Homme et son environnement extérieur. Il s’agit sans doute d’intensifier les connections de son intelligence, mais bien plus encore de les orienter vers un résultat concret ou en tout cas visible. Il y a donc ici, l’intelligence en main,  un exercice d’affirmation de soi et un refus du fatalisme face à un destin ou à notre environnement. Les Nouvelles Technologies permettent ainsi à l’Homme d’être davantage Homme en ce sens où les possibilités de mémorisation et de partage des connaissances favorisées par elles font de chaque progrès individuel une partie versable dans le patrimoine commun de l’intelligence collective.

La domination de la nature par l’Homme

Platon et Aristote dans l'Ecole d'Athènes de Raffaello (Vatican)

Quand l’Homme s’extrait des contingences de son existence physique, il domine sa nature et, comme on l’a vu, les Nouvelles Technologies peuvent y contribuer.
En bonnes héritières de la recherche scientifique, elles peuvent aller plus loin en aidant l’Homme à dominer la nature en tant que telle. Le cumul de connaissance et d’intelligence permet d’élaborer des outils, des objets qui dominent la matière et illustrent la puissance de ces combinaisons. Comme l’explique Bertrand Souchard, certes, « l’esprit ne laisse pas toujours de traces dans la matière », mais, « si l’animal peut utiliser des outils, seul l’homme fabrique des outils pour fabriquer d’autres outils ». La domination par l’Homme de la nature exige donc un concentré d’intelligence, de connaissance et d’abstraction où les Nouvelles Technologies sont reines, précisément en raison de leur capacité à faire cohabiter beaucoup de savoirs en peu ou pas d’espace physique.
L’imagerie médicale apporte un intéressant exemple. Croisement, cohabitation de différentes disciplines comme la radiologie, la photo, l’acoustique, elle permet à la médecine d’anticiper et de guérir les troubles de la nature. C’est un exemple typique de concentration de l’information favorisée par les NTIC.

C’est d’ailleurs ici que l’on retrouve les bienfaits d’une certaine abstraction à la base de la recherche scientifique, mère des technologies. Pour Bertrand Souchard, si la science résolument moderne a émergé dans l’occident judéo-chrétien, c’est en raison de la théologie de la création qui désacralise la nature et pose sa rationalité. Cette théologie est d’abord un raisonnement qui jette un regard sur le réel. En soi, ce n’est pas toujours une expérimentation directe. Mieux encore, l’incarnation de Jésus, du Ciel sur la Terre (les hommes) donne à la matière sa dignité et montre que la présence sensible de l’humanité ne détériore pas la divinité. Il est donc possible, les pieds sur terre, de penser au ciel et de combiner foi et raison.

Cette force de l’abstraction permise par les Nouvelles Technologies est capitale. Car comme l’explique Pierre Duhem, « c’est l’interprétation théorique qui permet à l’expérimentation scientifique de pénétrer bien plus en avant que le sens commun dans l’analyse détaillée des phénomènes» .
Les Grecs n’avaient pas de tels raisonnements. Que l’on songe à Prométhée condamné pour avoir désacralisé le mystère du feu. Dans la théologie païenne, les lois mathématiques n’étaient envisageables que là où il n’y a pas de matière (le ciel), d’où par exemple l’importance des connaissances grecques sur les étoiles. Faute d’accorder toute leur foi à la recherche abstraite, des peuples comme les Grecs ont certes eu de bonnes technologies, de solides penseurs, mais ont relativement peu fait progresser les technologies qu’ils maîtrisaient déjà bien par habitude comme la navigation côtière. Question d’époque aussi : il serait difficile de voir dans ces technologies le concentré de savoirs que nous connaissons maintenant.
La conjonction du grand spectacle des techniques et des sports de l’extrême apporte un exemple intéressant. Via des prototypes comme ceux de la formule 1, de l’aviation ou des voyages spatiaux, les Nouvelles Technologies ont commencé par fabriquer des objets uniques. C’est la part du rêve, du ciel et des nuages. Il est fréquent que l’on passe ensuite à une phase de popularisation des prototypes, d’une mise à disposition de ces produits pour le grand public via une production de masse. C’est la part du rêve, peut être un peu dégradé, mais bien devenu réalité. C’est la part de l’Homme les pieds sur terre.

Capitaliser sur le collectif de nos expériences

La mise en commun d’expériences est, on l’a vu, bien antérieure à la diffusion des Nouvelles Technologies. Les encyclopédistes sont en effet passés par là.  Mais le rythme actuel est d’une autre ampleur.
En stockant les expériences d’autres que nous via des NTIC ou via des outils qui les véhiculent, on peut faire nôtres ces expériences. C’est ici une façon de montrer la valeur d’échange que revendiquent les NTIC. Internet a pour cela une expression, le web 2.0 ou le web participatif. Chacun est censé y être acteur. Ce collectif d’expériences permet de relativiser notre propre cas et de s’extraire d’éventuelles pensées à la mode pas toujours fécondes. Car si le réseau de l’information nous met certes à leur contact, la possibilité de varier les points de vue offre du recul.
La domination de la nature prend alors une tournure potentiellement équilibrante grâce à cette capitalisation collective d’expérience : le partage d’information et l’esprit de synthèse que permettent les NTIC nous donnent par exemple l’occasion de réfléchir, de saisir que le retour à la nature, censée plus pure, car dénuée des technologies trop humaines, n’est pas l’Eden de Rousseau mais bien l’état de la loi du plus fort. L’apport d’autres expériences échangées par les NTIC permet aussi de bien comprendre que dominer la nature pour dominer n’a pas de sens car l’homme se réalise dans l’extériorisation de ses expériences et dans le don de soi.

San Matteo, Michelangelo, La Galleria dell'Accademia, Florence. Saint-Mathieu est-il libre ou prisonnier de la matière ? Le techno est-il libre ou prisonnier des nouvelles technologies ?

Autrement dit, il n’y a de bien pour l’homme que lorsqu’il décide de se donner à autrui, la Nature comprise. C’est là un patrimoine qui se crée et s’entretient. Mais ce don n’est pas abandon ! Les Nouvelles Technologies, par leur culte de l’échange y contribuent. Un peu de réflexion nous fait aussi observer que réciproquement un amour immodéré de la nature cache une haine des hommes… Mais c’est là un tout autre débat.
Grâce aux Nouvelles Technologies, on peut se trouver, face à la Nature ou à d’autres contingences, à d’autres pressions sociales, en présence d’un « nouvel espace de liberté ». Comme le relève Christophe Geoffroy, l’internet permet en effet une mobilisation politique à peu de frais mais capable de défendre son point de vue face à une cohorte de média allant dans le même sens.

L’isolement d’individus qui ne se retrouvent pas forcément dans les opinions publiques n’est pas une fatalité : les NTIC permettent d’agréger des individus et de regrouper ces nomades en communautés avec leurs codes comme le monde de l’internet aime à s’en faire l’écho via les blogs et autres fora. Dans le même genre  d’autonomisation, on peut relever que grâce à l’internet, des artistes musicaux peuvent commencer par se faire connaître à moindre frais, libérés de certaines des contraintes physiques de l’édition et davantage en prise avec leurs publics via les sites et autres courriers électroniques.

On le voit donc, ce nouvel espace de liberté est censé mieux faire cohabiter patrimoine commun de connaissances et une certaine autonomisation de l’individu. Pour Monique Linard, avec les NTIC, « la capacité d’intégrer le changement par une action relativement autonome devient un critère central d’efficacité aussi bien pour les individus que pour les groupes sociaux ». La dynamique des Nouvelles Technologies est en effet celle d’une performance à améliorer, ce qui implique une spirale du changement et une nécessaire adaptation des utilisateurs.

Une planification des processus en vue d’une meilleure performance

La nature des Nouvelles Technologies permet une optimisation des processus en limitant les risques d’erreur lors des répétitions des tâches. Une fois stockée, l’information ne perd pas, en soi,  de fraîcheur par rapport à l’usage auquel elle est destinée. L’information ne perd en fait de sa fraîcheur qu’en cas d’arrivée d’une autre information qui infirme celle jusque là considérée comme pertinente.
L’assimilation de l’information à une marchandise quasi physique permet une systématisation des phénomènes et processus de production comme d’usage en fonction d’un scénario écrit par l’Homme. L’usage d’un agenda électronique avec rappels automatiques permet ainsi au distrait de ne pas oublier ses rendez vous. L’insertion de calculs automatiques dans des tableurs permet une comptabilité plus rapide et en relation avec les autres départements d’une entreprise.
L’Homme est ainsi capable de gagner en qualité de vie. La planification de processus lui permet en effet de dégager du temps pour d’autres activités ou sources d’épanouissement. Et c’est ainsi que l’Homme se projette en avant comme anticipant son futur proche. Bergson ne disait-il pas que « toute action est un empiètement sur l’avenir » ? C’est que l’Homme aime se projeter vers l’avenir. Il est logique qu’il s’en donne les moyens, qu’il avance même si cela peut altérer son présent.

Mais les Nouvelles Technologies favorisent un rapport complexe avec la vérité scientifique

Il est sans doute utile d’introduire une distinction entre les Nouvelles Technologies destinées au dialogue en réseau et celles conçues pour l’usage de son propriétaire sans que ce dernier n’intervienne avec d’autres homologues, avec d’autres hommes. Les Nouvelles Technologies sont bien multiformes. Dans le cas des jeux vidéo par exemple, on fera la distinction entre les programmes de réseaux et les supports où l’Homme ne joue que contre la machine.
Cette distinction a bien évidemment des conséquences en termes de relations humaines. Elle permet aussi de mieux comprendre le jeu de balancier entre des notions contradictoires que connaissent les Nouvelles Technologies. Il y a ici une interactivité induite par les Nouvelles Technologies que l’on connait déjà avec les relations humaines. Cette caractéristique, ici systématisée, se mêle au phénomène de convergence, de généralisation des réflexes, à force d’employer les mêmes outils. La sorte de jeu de question/réponses dû au phénomène d’interactivité multiplie les confrontations avec une réalité, l’objectif étant d’aboutir à une réponse valide. Ce qui compte donc, c’est davantage l’existence d’une réponse que la vérité, ou l’écho plus que la beauté du son lui-même.
Cela n’empêche pas l’élargissement des horizons dont il est ici question, mais cela peut contribuer à le fragiliser. Les Nouvelles Technologies ont en effet parfois un rapport quelque peu ambivalent avec la recherche scientifique qui avait présidé à leur éclosion.

Les jeux de la mesure rationnelle et de la perception émotionnelle

On a vu que la mise en commun d’information via les NTIC permettait de limiter les risques du subjectivisme et d’aller par là à davantage de rationalité.
Mais la mise en réseau de ces informations ne saurait oublier l’impact du support et la charge émotionnelle qu’il véhicule par lui même. Les Nouvelles Technologies impliquent d’une manière ou d’une autre une approche des sens de l’Homme. Pour transmettre leurs informations, elles emploient des techniques de visualisation. Pour le cerveau d’ailleurs, les messages transmis sont d’abord des images qu’il décode en tant que telles. C’est particulièrement vrai, mais notre esprit n’en est pas toujours conscient, lors de la lecture d’un texte sur l’écran d’un ordinateur. «Sur un écran, on perçoit la page ou plutôt la surface de l’écran, d’une manière globale. On survole le texte plus qu’on ne le lit réellement mot à mot… Dans un premier temps, la majorité des internautes ne lisent pas, ils photographient».

Ces signaux ne sont donc pas exactement les mêmes que ceux décodés lors de la lecture d’un simple document papier : la distance n’est pas identique, cela donne au cerveau d’autres occasions de fonctionner, de communiquer et d’assimiler. Passant par l’image, la technologie prend aussi beaucoup appui sur la charge émotionnelle même si on prend pour décrire ces phénomènes un discours physique comme le concept de l’ergonomie visuelle le montre. Ce concept d’ergonomie valorise la notion de confort, ce qui peut en fait prendre en compte aussi la gestion des émotions.
Ce recours à l’émotionnel se trouve aussi bien dans les supports sans réseau que ceux avec réseau. Mais l’impact est différent. Dans le cas d’un outil sans réseau, c’est-à-dire sans possibilité de dialoguer avec d’autres bipèdes proches de nos caractéristiques, la charge émotionnelle a déjà été transmise lors de l’achat. Ils s‘agit là tout simplement de packaging, d’emballage, les Nouvelles Technologies n’en étant pas fondamentalement à l’origine mais jouant un rôle facilitateur. Il est en effet plus facile de manier les pixels que les pigments pour réaliser une belle image trônant sur un bel emballage.
Dans le cas d’un outil en réseau, la recherche de l’émotion sera continuelle, évolutive et polymorphe. C’est bien davantage l’essence même des Nouvelles Technologies à cet endroit. Pour s’en convaincre, observons que la graphie des messages électroniques, comme les points d’exclamation, a un effet de choc bien plus fort que s’il est exprimé lors d’un contact physique direct. Car ici le mot devient image et quand on sait qu’une image vaut mille mots… De la rationalité d’une volonté de mobiliser son intelligence, on passe donc vite au jeu conscient ou pas de l’émotion par images interposées. Les cartes de l’intelligence en viennent à se brouiller quelque peu et à perdre leurs atouts.

Le balancier entre réalité, vérité et falsification

Le buzz (anglicisme de bourdonnement). Illustration du livre de Monica O'Brien sur les réseaux sociaux : "Pollinisation Sociale", les éditions Diateno

Les échanges d’information que facilitent les Nouvelles Technologies permettent de contribuer à la confrontation de points de vue et peuvent aider à extraire d’une collection d’expérience une vérité.
Comme l’explique Bertrand Souchard, « la vérité suppose une raison active qui dialogue avec la réalité. On n’a jamais fini d’approfondir ce que l’on sait ou croit savoir ». Les jeux de la rationalité et de l’émotion, s’ils étendent les modes de communication et d’apprentissage, notamment grâce à l’interactivité, ne permettent pas toujours cette quête de vérité.

Comme le montre le phénomène du « buzz » sur internet, cette diffusion d’une information originale, d’une rumeur, ce qui compte c’est le consensus du moment, la vérité du moment, la scorie d’une comète pourrait-on dire. A partir du moment où des internautes réagissent au buzz, ils contribuent à la valider, à la faire exister. Il s’agit là d’un pouvoir de création mais aussi de manipulation. L’échange sur internet se paramètre d’abord en vue de favoriser des confirmations des informations transmises. C’est là une grande utilité dans le sens où une information est jugée populaire si elle profite à la communauté, c’est-à-dire si elle peut être reprise par d’autres sites internet.
Mais c’est là également sa limite car la science procède d’une démarche plus ample. Elle progresse aussi beaucoup par infirmation d’une théorie, d’un concept, donc par phénomène de falsification, histoire d’emprunter ensuite un autre axe de recherche. Il ne s’agit pas ici d’une forme de relativisme scientifique à la chinoise où le vrai ne serait qu’équivalence du faux. Il s’agit de donner à une théorie toute sa chance intellectuelle, même si elle s’avère par la suite fausse. L’intérêt est d’avoir exploré le potentiel de réflexion, éventuellement pour aller ailleurs. Or, internet n’est pas à l’aise avec ce genre de démarche.
certains réseaux internet valorisent même la valeur de leurs membres au nombre d’ami

Cela ne veut pas dire qu’internet s’oppose à ce genre de pratiques liées au phénomène de la falsification, mais il n’y va pas naturellement, plus occupé qu’il est à produire un message instantané de validation, le résultat d’une réflexion et non une réflexion elle-même. L’erreur n’est pas valorisée par internet comme elle l’est sur d’autres supports.
Comme l’explique Patrick Brunet, directeur du département de communication de l’université d’Ottawa, « le numérique évince l’erreur, la faute, la chute ou bien s’il y a faute, il est possible de l’évincer totalement comme si elle n’avait pas existé. Le papier laisse des traces, l’encre ne s’évapore guère ou si elle le fait, le temps aura été le témoin. Naviguer sur internet, c’est vivre le leurre de la puissances défiant le temps et l’espace ». En somme, ces Nouvelles Technologies ratent le coche d’une certaine pédagogie en omettant de valoriser le rôle formateur de l’erreur.

Le yo-yo entre échange et usage : le combat des valeurs.

Ainsi qu’on l’a déjà expliqué, la valeur fondamentale officielle des NTIC en réseau est actuellement d’abord l’échange. « L’utopie du web, c’est le partage, pas le cartésianisme ». Il est à cet égard intéressant de noter qu’au terme de dialogue, on substitue ici le terme d’interactivité, une vision beaucoup plus mécanique. Ce n’est bien souvent que dans le descriptif de logiciels qu’on entend parler de boîtes de dialogue, caricatures en réalité du dialogue humain.
Tout cela procède de la première volonté de s’extraire des contingences physiques et de la distance. Mais certains réseaux internet valorisent même la valeur de leurs membres au nombre d’amis, au nombre de relations, au nombre de fans, autant de pourvoyeurs possibles d’échanges.

Cette vision néglige en fait que cet échange n’est en réalité motivé à l’origine que par la transmission de données utiles. La valeur d’usage a donc par la suite en grande partie disparu au profit du concept du réseau. Les deux valeurs ne sont certes pas antagonistes. Mais la récente prééminence de la valeur d’échange n’est pas anodine. On peut la voir comme le moyen de justifier le réseau pour le réseau, un peu comme une société s’auto justifie.
L’exemple des sites qui affichent le nombre de visites ou de téléchargements participe de cette ambivalence entre valeur d’échange et valeur d’usage. Est-ce un bon site parce que beaucoup d’internautes y ont échangé, atterri ou parce qu’ils y ont puisé des informations ? C’est comme le vu à la télé… On ne sait pas mais l’air de déjà vu rassure. Tant de personnes ne peuvent tout de même pas se tromper…

Philippe de Casabianca

En complèment de cet article, lisez aussi Mark Zuckerberg serait-il plus visionnaire que Léonard de Vinci ?

 

Peut-on guérir des Nouvelles Technologies ?

Toutes proportions gardées, les Nouvelles Technologies, c’est un peu comme la bombe atomique dans les relations internationales. On ne peut pas faire comme si elles n’existaient pas mais on ne doit pas non plus toutes les acquérir à tout prix ni à tout moment.

Car, si elles sont un prolongement usuel de l’Homme en ce sens où elles lui permettent d’extérioriser son intelligence et son désir de domination du monde, au besoin en passant par le patrimoine d’expériences mises en commun, on s’aperçoit vite qu’elles ne sont pas exemptes d’ambivalence, que ce soit vis-à-vis de l’Homme, qui les a créées, ou vis-à-vis de la science et du réel qui les ont rendues possibles.

Leur caractère présenté comme inéluctable n’est pas forcément une bonne nouvelle si un type d’information n’est véhiculé que sur un support, mettant à l’écart ceux qui ne le possèdent pas. Comme l’explique Jacques Ellul, « l’homme est modifié par ses propres moyens d’expression ». Dans la même veine, le romancier argentin Alberto Manguel (né en 1948) explique que « nous sommes ce que nous lisons » [1]!

Une éducation aux réseaux sociaux

Une forme d’éducation aux Nouvelles Technologies semble dès lors nécessaire pour se les réapproprier ou au contraire s’en détacher. L’automatisme de leur acceptation, pas plus que celui de leur rejet, ne semble être un dogme ou axiome. Leur omni présence ne doit pas signer leur omni potence ni leur omni science. Même leurs soutiens officiels, tels Christophe Ginisty, président de l’association l’Internet sans frontière, reconnaissent la nécessité d’une éducation des personnes pour bien se servir de leurs produits comme les réseaux sociaux sur internet[2] : une bien complexe simplicité.  Pour Monique Linard, c’est le rôle de l’enseignant qui se trouve défié et finalement renvoyé à ses fondamentaux : « Plutôt que transmetteurs de savoirs qui explosent, les enseignants deviennent guides des moyens et des raisons d’y accéder ».[3]

Au-delà de la formule qui a sons sens, –apprenons à pêcher et on donnera à l’Homme les moyens de son développement-, il ne faudrait cependant pas oublier que c’est la transmission directe de savoirs qui permet à l’élève d’aller chercher d’autres savoirs. On ne peut, même avec les Nouvelles Technologies, attendre que l’élève découvre tout par lui-même, sauf à prendre le risque de perte de temps et de contre vérités qui reposeraient par exemple sur une connaissance limitée à ce qui est posté sur internet…

Création ou reproduction ?

Cette éducation implique une certaine vigilance. Loïc Hervouet, directeur général de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, juge ainsi nécessaire de respecter certains commandements pour ne pas se faire abuser par des informations prospérant sur internet, autant d’informations qui peuvent s’affranchir de bien des règles et bien des contraintes. C’est un corpus de règles qui s’appliquent aux journalistes mais tout lecteur peut les avoir en tête. Ainsi, il demande de « se méfier de l’enquête virtuelle exclusivement menée sur le web, d’un journalisme totalement assis, où la production d’information, la création se limitent le plus souvent à de la reproduction »[4].

A nouveau, il faut donc prévoir une éducation des personnes à des outils eux-mêmes censés nous éduquer ou nous simplifier la vie. L’immédiateté des bénéfices des Nouvelles Technologies fait donc parfois défaut : elles doivent passer par des étapes, se coller au rythme plus lent de l’Homme, précisément en raison de leur inhumanité et de leur réticence à passer par les structures et rythmes de l’Homme. Il n’est pas dit que le culte de la vitesse ne pousse pas ensuite les promoteurs des Nouvelles Technologies à tenter de gommer ce défaut trop humain de la pédagogie progressive.

Cela suppose une réflexion sur ce qui épanouit vraiment l’Homme et sur la notion de progrès. Ce qui est vrai pour l’Homme ne l’est pas nécessairement pour son environnement : l’Homme a besoin de grandir, au moins en intelligence et en sagesse, même à l’âge adulte alors que, par exemple, la croissance économique n’est pas toujours souhaitable ni peut être même possible.

Plus vite, moins loin !

Peut-on tenir le même raisonnement pour les Nouvelles Technologies ? Leur évolution est polymorphe et bien malin celui qui pourrait en tracer le sillon définitif. Les tendances analysées par exemple sur l’évolution de la taille des transistors informatiques ne tiennent compte que d’une échelle de temps très réduite. Est-ce parce que nous allons plus vite que nos échantillons de comparaison devraient être plus courts ? C’est loin d’être certain. A force d’aller plus vite, on voit parfois moins loin.

Mais ce qui compte, au final, c’est la nature du lien humain authentique. Quelle réalité y mettons-nous ? Toutes les Nouvelles Technologies portent un jugement de valeur sur ce lien humain même si nous pouvons l’avoir oublié. A nous de décider si c’est aussi notre regard, si c’est vers là que nous voulons vraiment aller. A nous de bien déceler si, avec les Nouvelles Technologies, nous sommes encore capables de vivre en tant qu’Homme, cet individu en société. Doit-on par exemple privilégier le processus sur le produit comme nous y incitent les NTIC ? Car sur Facebook, on est d’abord considéré parce qu’on a adhéré à un groupe, puis parce qu’on a parlé et ensuite seulement en fonction de nos apports… Cette hiérachie ne manque pas d’être troublante.

L’objet prend le pas sur le sujet

Le curseur du bénéfice des Nouvelles Technologies est donc mobile. Et il semble peu discutable qu’il entre en zone rouge quand ces produits aboutissent à une réduction de l’épaisseur, de la densité humaine, quand c’est l’objet qui prend le pas sur le sujet créateur, quand ce dernier se dépossède de son savoir. C’est là qu’on mesure bien le fait que les Nouvelles Technologies ne sont pas que le prolongement de l’Homme : elles ont la capacité d’agir sur lui en retour, parfois en boomerang.

Prenons le cas de l’impératif d’immédiateté qui est lié à la soif de liberté absolue. Il est frappant de constater leurs effets pervers sur internet, notamment via les blogs et réseaux sociaux. On s’y permet des attitudes qui sont d’ordinaires sanctionnées dans la vie réelle comme le commentaire à tout va, la réflexion hors de propos. L’humoriste Gad Elmaleh a produit une scène très significative à cet égard montrant l’incongruité d’une communication réelle qui passerait par les smileys et autres gadgets internet : on n’envoie pas une demande d’amour à toute personne qu’on souhaite contacter… Sur internet, c’est possible…

Voler en bonne conscience !

De même, grâce à certains téléchargements illégaux, immédiats et aisés de dossiers comme des logiciels, des livres, des films, on se permet de voler en bonne conscience comme si le vol se limitait à la possession d’un acte physique… Pas vu, pas pris ?

Pour correspondre à leurs missions, les Nouvelles Technologies doivent donc rester au service de l’Homme. Forcer l’inverse serait en fait contre nature. Mais la tentation est vivace : il n’est pas dit que d’autres tours de Babel ne tentent pas de crever le ciel et de chercher encore plus de puissance. L’émancipation mène aussi, si elle est mal pilotée, à l’aliénation. Celle-ci est favorisée par des volontés d’hégémonie manifestée par des organisations comme Google ou Facebook.

Le vide éthique

Il nous faut donc d’autant plus rester vigilants pour gagner d’abord en profondeur, d’abord en humanité tirée vers le haut par plus grand qu’elle. Comme l’explique François Gros à propos des biotechnologies, « à la différence des systèmes qui se réclament d’une éthique de la connaissance et impliquent un choix délibéré de la recherche du vrai, les aventures présentes ne se réclament d’aucune éthique, d’aucune philosophie, d’aucun système de valeurs en particulier. Cette absence de fondement, qui les rend susceptibles du meilleur comme du pire, est précisément leur danger ».[5] Mais attention, absence de fondement éthique, ne veut pas dire neutralité. C’est aussi un choix.

Cette espèce de vide éthique, il faut l’occuper et se réapproprier ainsi les Nouvelles Technologies qui sont nécessaires. D’autres réflexes sont sans doute essentiels. Car si comme l’observe Michelle Blanc, consultante en stratégie sur internet, « 95% des vols d’identité ont lieu parce que l’on vole ce qu’il y a dans vos poubelles », tout le monde n’est peut être pas prêt à considérer son ordinateur ou le réseau social qu’on y développe comme une poubelle.

« Dave, mon esprit est en train de disparaître » criait l’ordinateur HAL à l’astronaute en train de le débrancher dans 2001, Odyssée de l’Espace… Reprendre les commandes n’est sans doute pas chose aisée pour l’Homme qui ne veut pas se faire accuser d’anachronisme ou d’iconoclasme. Combien d’ailleurs ont-ils peur de se faire accuser de marginalisme ? C’est probablement là un appel plus pressant à gagner en densité, en intériorité.

Comme on l’a évoqué plus haut, il est frappant d’observer l’opprobre dont sont frappés ceux qui demandent du recul face à la diffusion des Nouvelles Technologies. Hubert Guillaud ne décrète-il pas : « Comme on l’a vu avec Maryanne Wolf, les neuroscientifiques ne sont pas à l’abri de faire passer leurs intimes convictions pour des arguments scientifiques. Elle révèle surtout, le plus souvent, comment cette génération issue du livre est mal à l’aise avec les nouveaux outils technologiques pour ne voir l’internet que par ses défauts potentiels.”[6] C’est là une lecture partielle et partiale d’un inconditionnel des NTIC.

Internet stimulerait les neurones

Si l’on n’en voulait qu’une preuve, prenons le commentaire d’Hubert Guillaud dans le même article: « Les chercheurs semblent d’ailleurs vouloir lui donner raison : en effet, selon des neuroscientifiques de l’université de Californie, la stimulation cérébrale générée par la consultation de l’internet est plus forte que celle générée par la lecture traditionnelle.”[7]

Et maintenant prenons l’original du communiqué de presse qui fait référence à ces travaux, ceux de Gary Small : « Our most striking finding was that Internet searching appears to engage a greater extent of neural circuitry that is not activated during reading — but only in those with prior Internet experience, » said Small, who is also the director of UCLA’s Memory and Aging Research Center. In fact, researchers found that during Web searching, volunteers with prior experience registered a twofold increase in brain activation when compared with those with little Internet experience. »[8]

Que conclure de cette comparaison ? L’étude de Gary Small et de l’UCLA montrent que des internautes chevronés ont le cerveau davantage stimulés lorsqu’ils reviennent à l’internet que lorsqu’ils se contentent de lire des livres. Hubert Guillaud ne semble vouloir voir que l’effet de l’internet comme stimulant, qui existe certainement, sans considérer l’effet retour d’expérience… Stimuler une zone cérébrale après l’avoir déjà stimulée entraîne des réactions naturellement plus rapides. Et d’ailleurs, toute stimulation est elle bonne à prendre ? Ce commentaire montre une confirmation de l’intense focalisation sur la performance, l’intensité neurologique, quantifiée en quantité et pas tant que ça en qualité.

 

Passer de la quantité à l’intelligence quant bien même les zones du cerveau stimulées sont celles de la décision peut sembler un raccourci un peu sec. La mode et les usages sociaux fonctionnent sur ce registre. On connaît le même genre de raccourci avec des scientifiques qui veulent démontrer que l’Homme est le frère du singe, voire de la souris, en citant le pourcentage de gènes communs, manière de faire l’impasse sur le rôle et la qualité des gènes en question…

De même, il est intéressant de voir que pour décrédibiliser le discours de Maryanne Wolf, certains font observer qu’elle même admet que la lecture n’est pas forcément naturelle. Comme les NTIC ne poussent pas plus dans les champs, où serait donc le problème ? Là n’est sans doute pas la question : ce qui importe au delà de l’origine, à ne cependant pas négliger pour autant, c’est l’effet épanouissant sur l’Homme, celui que l’on a posé au début de cette étude comme le crible des Nouvelles Technologies. Ne nous arrêtons donc pas en chemin car ce sont des questions que nous rencontrons au quotidien.

Tout n’est pas perdu, puisqu’après quelques tergiversations, Hubert Guillaud admet enfin: « Mais rien ne dit que cette cette surstimulation facilite la compréhension ou l’assimilation des informations qu’on y parcourt. Ou qu’elle favorise la dimension associative censée nous amener à de nouveaux niveaux de conscience”. Il est difficile de se départir de l’impression que ce spécialiste de l’internet lâche cette concession à contrecoeur après avoir critiqué les neurologues Small et Wolf pour leur anachronisme. Cela montre en tout cas la nécessité, répétons le, de prendre du recul sur les Nouvelles Techologies et d’exercer un œil vraiment averti.

Que renferme l’expression Web 2.0 ?

Car les Nouvelles Technologies, en ce sens proches des chantres des théories du management et du marketing fourmillent de mots attrape tout. L’expression Web 2.0 en est une parfaite illustration. Comme l’expliquent Nathalie Boucher-Petrovic et Yolande Combès, chercheurs à l’Université Paris XIII, « le Web 2.0 s’apparente plus à une évolution des usages qu’à une révolution des technologies et il faut relever son ambivalence. Alors que sont généralement mises en avant la participation des usagers, créateurs de contenus et l’extension de l’expression et des échanges, les dimensions négatives (dérives marketing, services en grande partie réalisés par l’usager lui même, récupération des données personnelles, crédibilité de l’information…) restent souvent occultés. »[9] Alors si beaucoup s’exprime sur l’internet, cela ne signifie pas pour autant qu’il y ait un véritable échange de points de vue.

Tout prise de recul, tout iconoclasme sur les Nouvelles Technologies n’est donc pas à brûler ipso facto. Certains iconoclasmes ne sont d’ailleurs pas dénués de charme, ainsi Nicolas Carr dans Google nous rend-il stoopide ? : « Auparavant, j’étais plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski ». Les techniciens de surface ont sans doute de l’avenir. Tout le monde veut-il donc postuler ?

Peut-on encore émettre des critiques ?

Se limiter à la surface des jours est en fait risqué. Car si les Nouvelles Technologies sont un formidable outil de partage de l’information et de la culture, elles sont aussi un vecteur de leur uniformisation, comme si elles avaient du mal à résister au classement numérique, et donc de leur appauvrissement. Un risque d’amnésie est donc bien là. Ne l’oublions pas. Car un regard critique sur les Nouvelles Technologies ne fait pas de nous le dernier des Mohicans.

On a vu que le caractère neuf de ces technologies pouvait être amené à être relativisé. Bien qu’elles évoluent beacoup, on dispose d’un certain retour sur expérience. C’est ce qui amène Monique Linard, à estimer que «cinquante ans d’expériences décevantes et de promesses non tenues montrent qu’il est vain de compter sur les seules machines pour faire apprendre. Les machines modifient les conditions de la connaissance humaine, non pas ses fondements ni ses processus qui sont d’abord socio-affectifs et culturels ».[10]  Il n’empêche que c’est encore sans doute à l’Homme de fixer ces conditions faute de quoi c’est son esprit qui pourrait disparaître…

Dave, Dave m’entends tu ?

La plus grande fécondité des Nouvelles Technologies sera sans doute d’arriver à en dépasser les limites.

[1]  Une histoire de la lecture, trad. Christine Le Boeuf, p.209, Babel n°416

[2]  « Les réseaux sociaux, proie facile des cybercriminels », Le Monde , 24 mai 2010.

 [3]  Un autre rôle pour les enseignants, Moniteur 92, académie de Versailles, le journal des technologies de l’information et de la communication, N°40, décembre 2000

[4]  Ethique et Nouvelles Technologies, colloque 25-26 septembre 2001, Beyrouth

[5]  L’ingéniérie du vivant, Odile Jacob, 1990, p 226-227.

[6]  Le papier contre l’électronique (2/4) : Lequel nous rend plus intelligent ? in Interactunet 10 février 2009, http://www.internetactu.net/2009/02/10/le-papier-contre-l%E2%80%99electronique-24-lequel-nous-rend-plus-intelligent  

[7]  idem

[8]  UCLA study finds that searching the Internet increases brain function, 14 octobre 2008, in http://newsroom.ucla.edu/portal/ucla/ucla-study-finds-that-searching-64348.aspx

[9]  in L’émancipation hier et aujourd’hui, sous la direction de Gaëtan Tremblay, Presses de l’université du Québec, 2009

[10]  Les TIC, des outils pour enseigner et apprendre autrement

Philippe de Casabianca

Cet article est la suite de « Idées Reçues : Les Nouvelles Technologies sauveront le monde ! »

 

Idées Reçues: Les Nouvelles Technologies sauveront le monde (Part 1)

Elles sont partout et savent tout faire. Cerveau de substitution, levure de la modernité, énergie ultime mais en mouvement des personnes branchées : nul n’y échappe. Signe des temps et peut être de son impitoyable témoin qu’est la bedaine envahissante, devant elles, le « que du muscle » est non seulement illusoire, il est aussi périmé. Car elles tiennent toutes leurs promesses, même celles des autres. Certains en ont rêvé, elles, elles l’ont fait. Avec elles, avec les Nouvelles Technologies donc, c’est déjà demain. Et ceux qui sentent se lever un vent mauvais n’ont même plus à refaire leurs calculs, les Nouvelles Technologies l’ont déjà fait.

Parce qu’elles le valent bien ? Mais nous valent-elles ? Entourés par elles, de l’ordinateur à l’hôpital, de l’OGM à l’hospice, il nous devient difficile de remettre en cause leur omnipotence sans donner l’impression de les ostraciser… Dire que tout est parfait dans le meilleur des mondes serait peu plausible. Feraient-elles exception ? La diffusion des Nouvelles Technologies dans notre société ne doit pas nous contraindre à l’absence de débat sur leurs impacts, leurs bénéfices et leurs limites. Faut-il tout accepter, vaille que vaille, ou tout brûler autant Savonarole que Talibans de notre temps ? Comment faire le tri, comment discerner, comment donc prendre du recul ? Comment être sûr qu’elles, elles ne mentent pas?

Il convient sans doute de commencer par se rappeler ce qui fait la spécificité de l’Homme dans son univers et ainsi on comprendra sous quel prisme ont doit envisager les Nouvelles Technologies. Etre vivant, l’homme est matière et esprit, producteur tant de matériel que d’immatériel, individu mais chaînon d’une société. Sa conscience est le plus souvent apte à distinguer en lui ces différentes caractéristiques et à en reconnaître les deux pôles principaux, la vie physique et la vie spirituelle, l’une enrichissant l’autre dans un cadre optimal.

Or, « c’est en usant seulement de la vie… qu’on apprend à concevoir l’union de l’âme et du corps. Les choses qui appartiennent à cette union se connaissent très clairement par les sens ». Bien des jeux vidéo, films en trois dimensions et autres avatars n’ont sans doute qu’à aller se rhabiller en écoutant cette admonestation de Descartes. Pour André Mondoux (université de Montréal) aussi, il s’agit ici de bien comprendre ce qui signe le propre du développement de l’homme : «l’homme est une entité inachevée dont le mode d’être exige qu’elle se complète en s’extériorisant par le biais d’un rapport d’altérité ».

Spectateurs hyper individualistes

Cette définition signe probablement une grande limite des Nouvelles Technologies de l’information et de la communication (NTIC) qui, malgré leurs palettes graphiques, leurs mémoires vives et leurs octets au kilo sont davantage bateaux ivres, expériences artificielles et mirages à la pelle que ressac de la vie, qu’expression authentique de nos âmes, que dépassement fondateur de notre destin.

La puissance des Nouvelles Technologies nous transforme plus en spectateurs rendus hyper individualistes qu’en acteurs des phénomènes de communication de l’information et des excitations ; elle généralise le phénomène de procuration (on vit et ressent des émotions par intermédiaires) comme acte normal de vie, repoussant cette union de l’âme et du corps que Descartes appelle de ses voeux pour authentiquement participer de la vie.

Peut-on faire en 2011 comme si les Nouvelles Technologies n’existaient pas ? Peut-on passer outre leur formidable pouvoir de séduction ? Pour Serge Tisseronsi « les enfants des années 70 étaient les enfants de Marx et du Coca Cola, ceux d’aujourd’hui seront ceux des copains et des nouveaux média ». A ce qui ressemble à un constat fataliste, Arthur Charles Clarke répond, « plus les moyens de diffusion se font merveilleux, plus barbare, atterrant et choquant est leur contenu ».  S’il ne fallait qu’un exemple, citons le cas du jeu vidéo GTA où la réussite se mesure en braquages, meurtres et rails de cocaïne… Internet, sans se réduire à ce genre d’exemple, en fourmille pourtant.

Devant le foisonnement d’images et de produits, les Nouvelles Technologies donnent le tournis. Mais qui sont-elles vraiment ? Le centre de recherches pour le développement international du Canada les définit comme « les progrès récents dans les systèmes assistés par ordinateurs et certains types de biotechnologies. C’est un secteur où le mode de production dépend du stockage, de l’extraction et l’application des connaissances de l’information »

Il convient donc de ne pas limiter les Nouvelles Technologies aux NTIC même si ces dernières en sont probablement les plus emblématiques. Cela est d’autant plus vrai qu’étymologiquement, les technologies désignent le discours, la science de la technique. Tout discours sur les Nouvelles Technologies doit donc passer par une appréhension de la science, de la technique et de l’Homme qui les emploie en son monde, son avenir et son passé.

La puissance de la machine

Les développements récents et de plus en plus rapides de la technologie ont en fait abouti à une confusion de la science avec son objet : la technologie se comprend de plus en plus que par l’objet auquel elle a aboutit ; elle est de moins en moins science, de moins en moins discipline et de plus en plus objet. Avons-nous dès lors encore les moyens de l’appréhender, de la comprendre ? Est-elle encore moteur, discipline, de notre développement ?

Alors que la puissance des Nouvelles Technologies pouvait laisser supposer une meilleure maîtrise de notre avenir, enfin extrait de nos contingences humaines, leur évolution contemporaine, avec une complexité pas toujours bien maîtrisée peut ajouter de la confusion : la puissance de la machine ne se transfère pas automatiquement à l’homme, espèce désormais un peu sonnée, souvent trébuchante, espèce à protéger. En filigrane, les Nouvelles Technologies posent aussi donc la question du statut et donc de la liberté de l’Homme. Vis-à-vis des NTIC et de leur revendication au lien social, il est sans doute intéressant de citer la définition de Miguel Benasayag pour qui « ma liberté n’est…pas ce qui s’arrête là où commence celle d’autrui. Au contraire, elle commence par la libération d’autrui et à travers lui. » Est-ce donc ce contact et cette liberté authentiques que les NTIC favorisent ?

Une chose est cependant à peu près sûre : la masse d’information que ces Nouvelles Technologies nous amènent n’est pas toujours synonyme de paix. Comme l’explique Gabriel Vahanian, « au fur et à mesure que le monde rapetisse, l’homme se fait de plus en plus nomade »

Rehumanize Yourself (1)

Devant son ordinateur, l’homme bouge sans quitter son siège : il s’agite, il se démène pour gouter aux fruits de plus en plus banals d’un monde de plus en plus cartographié par d’autres intelligences que la sienne. Et quand de nouveaux engins de locomotion sophistiqués rendus possibles par ces Nouvelles Technologies le font sortir, c’est en s’affranchissant certes pas des distances mais du temps (on voyage de plus en plus vite tant et si bien que certains font l’éloge, par réaction, de la lenteur), une composante pourtant essentielle de son développement et de sa nature. Est-ce l’homme nouveau que les Nouvelles Technologies ont fait ainsi naître ? Où est-ce la nef des fous qui le balade sans boussole ni bosse d’une intelligence vraiment maîtrisée ?

Les Nouvelles Technologies sont donc-t-elles un prolongement de l’homme ? Oui, car au coeur des Nouvelles Technologies résonne un certain appel du large, un appel à aller plus loin, au-delà de nos horizons, en bref une exigence de mouvement et de dépassement . Oui encore, car le potentiel de démesure magnifié, intensifié, véritablement accru par ces Nouvelles Technologies ressemble à des risques qu’il faut combattre tout comme l’homme doit savoir lutter contre ses erreurs. Oui enfin, car au fond, une certaine mesure de l’homme, c’est naturellement une forme de démesure qui existe déjà, les Nouvelles Technologies ne faisant que traduire cet état de fait.

C’est donc bien dans l’Homme qu’il faut chercher le crible.

Philippe de Casabianca

(1) : lire l’intro de Denis Gentile

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