Blog de presse: faut-il occire l’oxymore?

UNE-oxymore-blog-presse-morethanwords
89 Flares 89 Flares ×

Blog de presse par ci, blog de presse par là, blog de moi même partout, les blogs de presse fleurissent ça et là sur internet oubliant par là la vocation de la presse qui est d’abord de produire de l’information… journalistique. Blog de presse? Une contradiction dans les termes. Mieux: comme une délicieuse guerre, un oxymore.

 
Pas de blogue ! J'suis journaliste moi.

L’oxymore est d’usage délicat. Car associer deux mots a priori incompatibles, comme l’idée du silence assourdissant ou de la délicieuse guerre, voilà qui peut donner lieu à de la carricature racoleuse. L’oxymore est une plante délicate qui ne peut donner toutes ses couleurs et offrir tout son parfum que dans le bon terreau.

Frapper les blogs de presse de l’opprobe de l’oxymore, tel un exercice de raccolage prohibé, n’est-ce pas en fait trop risqué ? Le blog de presse appartient-il vraiment à cette catégorie qui peut tomber dans le charme vénéneux sans crier gare ?

 

Le blog est incompatible avec la mission du journaliste

En réalité, dans l’ADN du blog, on trouve les gènes de l’auto-promotion. Ce blog ne déroge pas à cette règle. Cela n’est donc pas pour nous une tare. Avec le blog, l’internaute peut crier sans gène, à moi la célébrité sur internet: plus besoin donc de déambuler comme homme sandwich. Le blog sert d’abord à faire parler de soi, à échanger ensuite, l’un n’excluant pas du tout l’autre. S’il fallait rapprocher cet exercice d’un genre littéraire, sans doute faudrait-il le comparer au journal d’écrivain.
Et c’est là que le blog nous semble incompatible avec la mission d’information que doit poursuivre la presse. Certes, un journaliste talentueux, opiniâtre, équilibré fera forcément parler de lui. Certes aussi, son objectif demeure que les articles soient lus, que ses films soient visionnés, que ses sujets soient entendus de par les ondes. Mais en tant que tel, la mission d’un journaliste n’est pas celle d’un chanteur du prime time: il n’a pas à brûler les planches ni à exhiber son nombril par octets interposés.
Prenons l’exemple de The Economist. Dans sa version papier, nulle trace de signature car il ne s’agit pas de flatter l’égo des journalistes mais bien de rappeler qu’ils doivent s’effacer derrière leur mission de journaliste, derrière l’esprit d’équipe du titre. C’est un exemple à méditer.
Il est bien possible de trouver des journaux qui sur internet ont des blogs. Nous ne sommes pas sûrs que cela obéisse toujours à la définition de l’information car dans bien des cas, il s’agit alors de faire la promotion du nombril d’un journal qui, s’il restait fidèle à sa mission, pourrait se contenter de la qualité intrinsèque de ses propres sujets et articles. Du coup, c’est le blog qui deviendrait obsolète.
A y regarder de plus près, on peut donc observer que le blog répond à une logique de promotion, souvent un sport individualiste ou au profit d’un petit nombre d’émetteurs, tandis que l’information, même si elle est souvent émise à dessein, répond davantage à une logique d’intérêts collectifs des récepteurs, des publics cibles. Lorsqu’un journaliste traite d’un sujet, c’est d’abord pour être fidèle à sa mission d’information du public. Lorsqu’il écrit un post sur un blog, c’est d’abord pour faire parler de lui.

 

Le Canada Dry de l’info

Ca ressemble à de l'alcool, mais c'est pas de l'alcool !

Prenons le blog de Jean Quatremer sur Libération. C’est d’abord lui qu’il met en scène. S’il relate des informations, c’est d’abord en tant que porte parole de lui même. Est-ce la mission du journaliste ? C’est loin, très loin d’être certain. Au fond, cela ressemble à ces journalistes qui posent des questions en salle de presse alors qu’ils en connaissent la réponse. Le but ? Pavanner devant des confrères… Nous préférons penser que le blog de presse participe d’une opération de communication réalisée pour et par des journalistes, un oxymore, donc.

Nous n’en sommes cependant pas à dénier de charmes “les blogs de presse”. On peut y apprendre des éléments d’informations croustillantes, on peut y goûter à un autre style mais on se demande alors comment se fait-il qu’un journaliste qui s’est fait un nom par un organe de presse connu, se serve de cette réputation pour employer des techniques et des ficelles que son rédacteur en chef aurait réprouvées pour l’édition payante ? Deux poids, deux mesures ?
Il y a là un jeu de dupes. On ne pas reprocher au journaliste ces manquements à l’éthique de la presse et de l’information parce que ce n’est pas le site officiel du journal. Eh non, c’est un blog, donc c’est libre. Trop facile, non ? Cela ressemble à certains écrivains comme Dan Brown et don Da Vinci Code qui mettent le titre roman (comme cela; on évite les critiques des historiens) mais qui passent leur temps à habiller leur ouvrage du paquet cadeau du documentaire informatif quoi que mis en scène. En somme, un blog de presse, c’est le canada dry de l’info. Cela en a la couleur, l’apparence mais pas le reste. Bon appétit et faites attention aux mélanges.

 

Philippe de Casabianca

Philippe de Casabianca

14 Comments
  1. Article intéressant.
    Mais le site de The Economist possède lui aussi sa plateforme de blog, tout comme Libé, ou L’express.fr.
    Ont-ils mis de côté leur convictions ? Victimes de la mode ? Ou alors y-a-t-il un vrai intérêt informationnel aux blogs ?

    1. C’est un peu comme le canada dry de l’info. On rappelle qu’on appartient à un journal, mais attention, ce n’est pas le journal… C’est un peu hypocrite non? Je crois que ne pas assumer ce qu’on dit revient à laisser de côté des convictions ou alors à jouer la mode en appelant blog un simple forum internet

  2. Ok ok, ces fameux gênes de l’autopromotion sont dans le canard ou le journaliste. Quel journaliste n’a pas rêvé d’être une signature de référence ! ok donc, l’article de presse peut aussi servir d’abord à faire parler de soi ………quand l’auteur est éligible à publication.
    L’avantage du blog est peut-être que l’à-peu-près est possible, voire toléré. Pas besoin d’être journaliste pour bloggeur, juste être auteur, plus besoin d’être éligible, juste lisible. Suffit de flatter le style de deux ou trois infos piquées chez le voisin.
    Asseoir sa légitimité sur l’appartenance, active ou passée, à une « enseigne » de presse n’est en rien un gage d’intelligence journalistique continue. Je vous laisse commenter le blog de Jean Quatremer sur Libération, qui pour moi, n’est rien de plus qu’un publi-CV.
    Bon, en fait, ça ne paraît peut-être pas évident, mais je défends le journaliste de presse écrite…d’abord écrite… qui écrit … et pas qui a écrit …

    Bon baiser de Marseille

  3. Entièrement d’accord avec le fond du billet : il est indéniable que les blogs d’information sont à prendre avec des pincettes et que le contenu n’a parfois de journalistique que le nom.
    Seule nuance : il me semble que c’est le cas AUSSI sur les sites de presse officiels et c’est plus inquiétant. Les impératifs de temps, le manque de couverture de terrain amènent des contenus uniformes, sans mise en perspective, sans recul journalistique. Aujourd’hui, carte de presse numero 105*** en poche j’ai « bâtonné » trois dépêches d’agence pour un faire un papier pour un site d’information jugé plutôt « sérieux » dans la profession… hum… je pense que certains bloggueurs ont été bien plus journalistes que moi aujourd’hui !

    1. Merci Damien. Votre commentaire en tant que journaliste est vraiment intéressant et pourrait ouvrir la porte à de nouveaux articles sur ce thème. Si vous êtes partant, vous pourriez en être l’auteur sur ce blog. Qu’en dites-vous ?

      1. Le commentaire est aisé, mais l’art est difficile 😉
        Blague à part, je ne pense pas avoir assez de matière dans les mains pour creuser le sujet avec autant de virtuosite que vous. Je tenais juste à vous faire partager cette réalité, qui bien qu’anecdotique et non-représentative de l’ensemble de mon travail pour les médias traditionnels est suffisamment répandue dans notre petit monde à part pour être pertinente dans ce débat.
        Comme votre billet, elle interroge sur la difficulté à définir les simples contours de ce qu’est ou de ce que devrait être un journaliste.

  4. Bonjour Philippe, comment allez-vous ?
    Bien entendu, vous vous en doutiez peut être, je ne peux m’empêcher de réagir à votre article !
    On en revient au problème de la définition des concepts. Avant de développer, je souhaitais réagir à votre phrase : « Lorsqu’un journaliste traite d’un sujet, c’est d’abord pour être fidèle à sa mission d’information du public ». Je suis d’accord avec vous dans l’absolu… Dans la pratique, j’ai le sentiment que la donne a changé. Il y a quelques dizaines d’années, on parlait de recherche de l’objectivité. Aujourd’hui, on entend plutôt « apporter un éclairage » sur un sujet, « présenter sous un angle » particulier, etc. L’objectivité n’est plus la condition sine qua non du journalisme, tout le monde admet que les articles peuvent être orientés. Alors, où est la frontière ?

    1. Oui, Cécile, nous parlons bien de définitions…car c’est notre mission. Avec vous, nous descendons davantage en profondeur sur la mission du journaliste et c’est tant mieux. J’ai des confrères qui estiment que dans un article, il y a deux catégories étanches d’éléments, le sacro saint factuel et les bien moins respectables commentaires. Je crois que ces deux catégories existent mais je ne souscrit pas à l’idée de leur étanchéité.

      Si un journaliste se limite au factuel, il n’est à mon sens plus un journaliste car il n’exerce plus son sens critique, son filtre je dirais. De même, s’il se limite au commentaire, il devient alors un polémiste et pourquoi pas, mais c’est autre chose.

      Où donc aller? Je pense qu’un article de journaliste est là pour permettre au lecteur de se faire son opinion. A ce stade, l’éclairage, l’opinion du journaliste, parce qu’il est indépendant et éclairé (si possible…) est utile. C’est un outil non pour faire sa promotion, mais pour organiser une confrontation et un agencement de l’information. Mais il faut que le lecteur le sache.

      1. Oui, il est possible, souhaitable voire nécessaire de faire cohabiter le factuel ET le commentaire qui reste la « valeur ajoutée » du journalisme. Entre la dépêche, témoignage froid, factuel et technique et l’édito, commentaire parfois virulent, orienté et personnel il y a toute une « offre journalistique » tiraillée entre ces deux tendances qui fait la richesse de la presse plurielle !

Laisser un commentaire

3...2...1...