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Novembre s’efface en ce moment sous l’automne finissant des feuilles pourries, des brumes persistantes et de l’oubli qui enveloppe de plus en plus les commémorations de la fin de la Première Guerre Mondiale. Ce n’est pourtant pas faire oeuvre de morbide nostalgie que de comprendre le déclenchement de cette guerre dont nous sommes tous héritiers. Même à notre corps défendant.
 
Sans que l’on y prenne gare, le débat sur la guerre de 1914 et son déclenchement s’est déplacé. Les Poilus s’éteignent et la flamme des commémorations du 11 novembre a bien du mal être correctement entretenue.

Bon sujet pour le cinéma

Mais d’autres s’en sont chargés. Depuis quelques temps déjà en effet, le cinéma français produit des films sur le sujet. La vie et rien d’autre de Bertrand Tavernier, Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, L’instinct de l’ange de Richard Dembo et plus récemment Joyeux Noël de Christan Carion sont autant d’exemples pour témoigner de ce retour en force du thème de la Première Guerre Mondiale. Tous ces films témoignent d’une émotion que l’on croyait réservée à nos arrières grands pères.
Un peu plus d’analyse nous montre en fait que la guerre de 1914 n’a pas seulement préparé la Seconde Guerre Mondiale mais qu’elle a façonné notre monde actuel et notre façon de le voir ou de l’accepter. Ce n’est pas une fatalité. Yves-Marie Adeline (voir son site), un historien français qui vient de publier 1914, une tragédie européenne, m’a inspiré ce billet en forme de piqûre de rappel, de sursaut cérébral.
Evénement colossal qui a mobilisé des nations, cette guerre a nécessité des efforts de cohésion a priori et a posteriori, parfois au mépris de la vérité, autant de leçons validées par l’actualité. J’ai rencontré Yves-Marie Adeline en Bourgogne, à quelques encâblures de la Champagne, au cours d’une conférence au cours de laquelle il présentait ce premier volume d’une série à venir. C’est tel un conteur qu’il nous a distillé quelques vérités qui semblent de bon sens mais qu’une certaine histoire politiquement correcte a plongées dans du formol et rangées sur les rayons de la poussière archivée.
Réveillons-nous donc grâce à quelques sonneries que l’intensité des coups de canons, de revolver et de mitrailleuses de 1914 nous a fait trop vite oublier. Première sonnerie, l’histoire est écrite par le sens des vainqueurs, pas par le sang des vaincus, qui sont forcément du mauvais côté de l’Histoire. Pas de chance ? Pas si sûr…
En bons Français, nous avons appris que les bonnes démocraties avaient gagné en 1918 contre les détestables monarchies. Juste un petit calcul: combien de votants y avait il dans l’Empire colonial français et combien dans l’Empire austro-hongrois ? A-t-on oublié que l’essentiel de l’Allemagne avait le suffrage universel alors que la victorieuse Grande Bretagne en était encore au suffrage censitaire ? La Guerre de 1914 n’est donc pas la victoire des démocrates contre les autocrates.

Un seul état voulait la guerre

 
La façon dont nous avons appris cette Histoire témoigne donc d’un parti pris. A bien y regarder, un seul Etat voulait en réalité la guerre, la France, pour pouvoir récupérer l’Alsace Moselle. Tous les autres ont été entraînés dans une logique qu’ils ont essayé de freiner jusqu’au bout. Même Guillaume II, lui qu’on a bien vite traité de va-t-en guerre alors qu’il a élaboré force propositions de paix ou de guerres limitées. On ne peut en dire autant des dirigeants français. Cela ne remet pas en cause la légitimité de la récupération de l’Alsace Moselle mais cela relativise grandement l’aggressivité germanique en la  matière. La France, mère de la paix et de la démocratie moderne ? C’est à voir.
Seconde sonnerie du réveil historique, le hiatus entre dirigeants, élus et opinions publiques. La France a réussi à entraîner l’Italie dans cette guerre en lui promettant des territoires déjà promis à la Serbie. Résultat, elle n’a eu que les territoires déjà promis par l’Autriche au cas où elle ne l’agresserait pas. Mais qui en Italie voulait cette guerre pour récupérer des territoires bien septentrionaux ? Quelques élites. Probablement pas les 650 000 morts des armées italiennes…
Une analyse plus profonde nous amène donc à une vision plus amère de la Grande Guerre. Mais c’en est devenu un mot d’ordre qui pollue parfois les films. Prenons le cas de Joyeux Noël où des troupes fraternisent en décembre 1914 sur le front de la Somme. Allemands, Français et Britanniques arrêtent les hostilités car ils sont usés par les hostilités. C’est un anachronisme : en 1914, on veut encore se battre. On n’est pas en 1917. Ne nous trompons pas d’époque. C’est encore valable à présent.
Ainsi nous devons sans doute nous affranchir d’une histoire a posteriori qui glorifie le sacrifice de générations indispensables. Leur sacrifice a fait sens. Il a témoigné d’une générosité ou d’un fanatisme. Mais cela n’a sans doute pas été la fin d’une génération de super héros. Car que penser des survivants qui se sont battus ? Ont ils créé un meilleur monde ?

Philippe de Casabianca

 


7 commentaires

Maria Credo · 29 février 2012 à 19 h 07 min

Bonjour Philippe,
Je suis tombée sur votre article affiché dans les news. Je suis assez surprise de votre raisonnement sur la 1ère guerre mondiale. Allemande de l’Est d’origine, vivant en France depuis 35 ans, j’ai vécu une expérience toute personnelle, familiale, qui me pousse à remettre en cause les motifs et motivations officielles sur les évènements devenant rapidement histoire, notamment sur la 2e guerre mondiale et ses suites dans le bloc de l’Est et au-delà. Ce faisant, j’ai le sentiment d’être seule, alors que je suis juste isolée. Aussi, je vois avec plaisir votre plume insolente qui décharge un peu ces « méchants » Allemands … Puisque les autres ne sont pas et n’ont jamais été des enfants de coeur non plus.

Auguste Viesse de Marmont · 23 novembre 2011 à 16 h 50 min

Votre article comme le livre de Monsieur Adeline, semble vouloir absoudre la responsabilité de Guillaume II.

Comment peut-on oublier la lettre de Guillaume II à l’empereur François-Joseph en date du 14 juillet 1914?

« Aux heures critiques tu me trouveras fidèlement à ton côté, moi et mon empire, comme l’exigent une amitié dès longtemps éprouvée et nos devoirs mutuels d’alliés. (…) L’horrible forfait de Sarajevo a mis en lumière les manoeuvres malfaisantes de déments fanatiques et les menées panslavistes qui menacent l’armature de l’Etat. Mais j’estime que c’est le devoir moral de tous les pays civilisés, d’opposer les mesures les plus énergiques à cette propagande (…), dont l’objet principal est de briser la solide cohésion des monarchies. (…) Je reconnais la nécessité de libérer les frontières méridionales de Ton Empire de cette sévère pression. (…)  »

Ne s’agit-il pas d’un chèque en blanc fait à l’empereur François-Joseph quand à se laisser aller à une politique belliqueuse?

A cette date Guillaume II devait connaitre la teneur de l’ultimatum autrichien. Aussi, écrire ainsi implique qu’il soutient fidèlement Vienne dans sa future guerre contre la Serbie.
On dépasse – avec l’engrenage des alliances – largement l’espect émotionnel suivant l’assassinat de François-Ferdinand d’il y a près d’un mois….

    Philippe de Casabianca · 27 novembre 2011 à 21 h 49 min

    Cher Auguste (si vous me permettez cette familiarité, quoique avec quelques siècles de distance, je n’espère pas faire sortir le Duc de Raguse de sa tombe),

    Mon article ne vise pas à absoudre la responsabilité de Guillaume II. Mais les interventions de Yves-Marie Adeline dans son livre et lors de ses conférences m’amènent à la relativiser. Je crois d’ailleurs que votre citation est une pierre de plus dans ce jardin.

    Distinguons bien toutes les choses. « Aux heures critiques tu me trouveras fidèlement à ton côté, moi et mon empire, comme l’exigent une amitié dès longtemps éprouvée et nos devoirs mutuels d’allié ». Que comprendre là de la part de Guillaume II? C’est un homme qui a été d’abord éprouvé par l’assassinat de François Ferdinand, le neveu de François Joseph et par celui de sa femme. Ne poursuit-il pas en parlant d' »horrible forfait »? N’a-t-il pas tenté d’interrompre son départ pour une croisière en Baltique à la mort du couple à Sarajevo? Et pourtant, se gardant d’envenimer la situation, il a maintenu son programme officiel.

    Qu’il y ait une solidarité entre monarchies, pourquoi pas? Guillaume II comptait bien sur celle là pour le Royaume Uni n’entre pas dans la guerre. Cela fait il de Guillaume II le belliciste bien connu de la propagande de Clémenceau?

    Ecrire que l’Allemagne soutient la Serbie, cela ne veut pas dire qu’il en fait la promotion à tout prix. Guillaume II avait proposé l’annexion temporaire et partielle de la Serbie pour qu’on se calme et qu’on organise une conférence internationale.

    A mon avis, cela donne donc une image un brin plus subtil.

    Et cela prouve que le débat n’est pas clos.

Philippe de Casabianca · 22 novembre 2011 à 7 h 06 min

Cet article déclenche son joli et amusant lot de polémiques sur le net… Certains raccourcis sont savoureux.

Et oublient par exemple que Guillaume II a proposé que l’Autriche fasse une annexion limitée de la Serbie avant qu’on ne lance une conférence de paix. Le propos n’est pas de nier la responsabilité de l’Allemagne mais de montrer qu’elle a été entraînée dans une logique qui la dépasse, une logique technocratique et pas forcément politique.

Après, en termes de démocratie, le système le plus censitaire, c’est en Grande Bretagne qu’on le trouve.

Et certes, l’Allemagne a un Empire colonial, mais de taille ridicule face à la France et à la Grande Bretagne….

Cécile Courtais · 21 novembre 2011 à 8 h 04 min

Bonjour Philippe,
j’ai lu avec attention votre article et ça m’a rappelé cette citation que j’avais lue quelque part :
« Les vainqueurs sont ceux qui écrivent l’Histoire. C’est celle-là qui est rédigée dans nos livres d’école, pas la vraie Histoire telle qu’elle s’est déroulée, mais une Histoire qui caresse le camp des gagnants.
L’Histoire a cessé, depuis longtemps d’être la somme des humanités ; aujourd’hui elle n’appartient qu’à une poignée d’individus. Maxime Chattam ».
Encore une fois, votre réflexion interroge sur notre façon d’appréhender les choses.
Bonne journée !

    Carsenat · 14 février 2014 à 18 h 19 min

    Non les vainqueurs ne sont pas nécessairement ceux qui écrivent l’histoire (lire Renan et sa conception de la nation née de la défaite de 1870). Et puis lisez aussi Tué à l’ennemi Péguy en 1914 de Michel Laval afin de ne pas faire croire qu’un seul pays voulait la guerre: la France.
    Jusqu’où irons nous dans la haine de soi et la repentance? .
    A la fin cela devient grotesque
    Ici et là on trouve sur des sites l’idée qu’un seul pays voulait la guerre pour récupérer l’Alsace Lorraine : la France. C’est reparti pour le mea culpa et l’image dégradée de la France.Or ce que montre Michel Laval c’est justement l’inverse. Pour Péguy l’All est perçue comme la PUISSANCE prédatrice la puissance DANGEREUSE de l’Europe 1)) il y avait beaucoup de pacifistes en France. Ils sont partis résignés + qu’enthousiastes. Guerre acceptée. 2) Il n’y a pas symétrie entre la France et l’Allemagne en matière de finalités et valeurs . La France a une approche défensive. Grosse différence. Il n’y a pas de plan offensif d’opération français. La France n’a pas d’intention d’envahir l’All. 3) Au contraire le plan d’opération allemand veut envahir la France par la Belgique. C’est un plan arrêté d’invasion que Péguy dénonce. 4) Avec la guerre de1870 les Français avaient déjà vu des pillages, des civils pris en otages. En 1914 il y eut déjà des juifs et civils déportés . Au nom de l’UE, de l’amitié franco allemande doit-on donner une idée fausse des responsabilités et des enjeux de la guerre? .

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