Quelles différences entre un journaliste et un rédacteur web ?

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Sur mon curriculum vitae papier, on peut lire :
« Journaliste-rédacteur à France-Soir-Ouest, 1989-1990, en charge de l’édition Versailles, plus de 200 reportages et articles. »
Lors de mes rencontres sur les réseaux sociaux, une de mes relations qui travaille dans une agence web me demande : Journaliste-rédacteur, pourquoi cette juxtaposition de termes ?
Puis, elle complète sa question :
Quelles différences faîtes-vous entre le métier de journaliste et de rédacteur, web de surcroît ?

C’est le point de départ d’une longue interview dont je vous livre ici la première partie.

Journaliste-rédacteur ?

C’est tout simplement ce qui était inscrit sur mon bulletin de salaire. La raison est que l’on trouve plusieurs types de journalistes. Par exemple, le photographe et le secrétaire de rédaction. Rédacteur indique donc ma qualification, celle de rédiger des articles, pas de faire des photos.

Le terme rédacteur employé seul a de multiples sens. Faites une recherche dans les offres d’emploi et vous trouverez des annonces dans les domaines juridiques et de l’assurance.

En ce qui me concerne, je suis rédacteur web. Je m’exprime sur des blogs. La différence ? C’est le support. On n’écrit pas de la même façon sur une affiche dans le métro, un paquet de biscuits, un dépliant publicitaire, un journal, une revue ou un livre et je vous laisse compléter cette liste. Ce qui est vrai pour tous ces supports qui utilisent le papier l’est encore plus quand on change la nature du support. Vouloir écrire pour le web comme pour un journal, c’est nier le potentiel apporté par les nouvelles technologies. Il y a donc des spécialistes, parmi eux, le rédacteur web. Il connaît les possibilités offertes par le web, il utilise et maîtrise les outils de l’informatique et bien sûr il sait bien écrire.  Je vais vous raconter une histoire. C’est toujours mieux de raconter une histoire pour tenter de comprendre de quoi on parle.

Benoïde ? Un trop gros poisson

La rédaction de France-soir est en ébullition. Les nouvelles fusent de toute part. Demain à la une, il y aura le contrôle positif du sprinter canadien Ben Johnson. On est en septembre 1988. Je suis un jeune stagiaire. Pendant les Jeux Olympiques de Séoul, je m’occupe de rédiger des puces et des filets à partir des dépêches de l’AFP. Ce rôle est important puisqu’il permet de rendre compte de l’ensemble des compétitions. Bien sûr, le cas Ben Johnson est dans les mains des envoyés spéciaux et du rédacteur en chef. Ca vaut bien plus qu’un maigre filet, le poisson est trop gros. Ce soir-là, je suis de sortie avec le journaliste le plus expérimenté de la rédaction des sports. C’est d’ailleurs sa dernière année avant sa retraite. c’est la situation idéale pour moi car j’ai l’opportunité d’apprendre le métier au contact d’une personne qui connaît tout le monde, qui connaît tous les rouages de la profession et qui a des centaines d’anecdotes à me raconter. Je l’attends devant le Pavillon Baltard à Nogent-sur-Marne. On va couvrir ensemble une réunion de boxe. Le boxeur français Fabrice Bénichou dispute un championnat du monde. Mais l’événement va être complètement étouffé. Dès qu’il me voit, il m’annonce la nouvelle. Ben Johnson s’est dopé aux stéroïdes. « C’est Benoïde » me dit-il, fier de son jeu de mots. Tout en continuant de discuter des causes et conséquences de l’affaire, on s’installe autour du ring. Je suis impressionné et je vais l’être encore plus dans quelques minutes, je suis assis sous le ring, je touche les cordes en allongeant mon bras droit ! Dire que les spectateurs qui se trouvent derrière moi au premier rang ont dû acheter leur place mille ou deux mille francs. Ca a du bon d’être journaliste, on vit les événements comme des témoins privilégiés et en plus on est payés pour ça.

Ce truc m’empoisonne la vie !

Le visage de Michel (j’avoue, j’ai un doute sur le nom du journaliste) s’assombrit. Que se passe-t-il ? Il ouvre sa sacoche, à l’intérieur il y a l’objet de son angoisse. « Tiens Denis, me dit-il à peine soulagé, tu m’installes ça ! » C’est un ordinateur portable.

Vous devez remettre les choses dans leur contexte. On est en 1988, le web n’existe pas et l’informatique est encore balbutiante. Pour lui, cet ordinateur portable, ce n’est qu’une machine à écrire sans papier ! C’est encombrant et malgré la formation qu’il a suivie, c’est un véritable casse-tête. Je le comprends car je viens de passer mon permis et j’ai eu la même réaction que lui lors de ma première heure de conduite !

« Denis, franchement, ce truc-là m’empoisonne la vie ! Je ne vois pas ce que cela m’apporte de plus que mon carnet et mon stylo. » Encore une fois, je comprends sa réaction.

Bon, il peut compter sur son stagiaire et il va suivre les matchs sur le ring plus sereinement. Moi, je vis un moment d’une rare intensité. D’un côté, je me sens utile car je peux aider quelqu’un qui sait tout de son métier et de l’autre pour les gouttes de sueurs que je reçois sur certains coups des boxeurs !

Bon, à la fin Bénichou perd son match (mais il aura sa revanche quelques mois plus tard contre Sanabria) et malgré mes efforts, on arrivera pas à envoyer son papier à la rédaction. Il va donc faire ce qu’il a fait ses trente dernières années. Il prend un téléphone (fixe et filaire), il insère quelques pièces de monnaie et il va dicter à un secrétaire de rédaction son article.

En 2014, quel journaliste procède-t-il encore de cette façon ? Sauf cas extrême, aucun ! Tous les journalistes utilisent un ordinateur portable, un téléphone cellulaire et certains travaillent même avec une tablette. Ils ont appris à utiliser ces machines. Mais les machines sont vides. Elles ont besoin de logiciels et d’applications pour fonctionner. Ils doivent donc aussi avoir quelques notions de word, photoshop et pourquoi pas wordpress pour pouvoir exercer leur métier. Bien sûr, ils savent aussi envoyer un email et naviguer sur le web.

L’explosion des Mass Media

On en revient à notre propos : il sait bien écrire mais cela ne suffit plus, il doit maîtriser les outils informatiques.

Cela passe d’abord par une évolution des mentalités. L’ordinateur n’est pas une machine à écrire améliorée. La seule similitude, c’est le clavier. Il y a une infinité d’autres possibilités. Le rédacteur web est celui qui connaît et utilise cette palette magique jusqu’au point d’en transformer sa façon d’écrire. Il intègre des liens, des hyperliens, il prend en compte le référencement, il ne souligne surtout pas son texte mais il varie la grandeur des caractères, etc.

On n'échappe pas à son #destin !
On n’échappe pas à son #destin !

Il serait plus juste d’élargir la réflexion est précisant que ce sont les nouvelles technologies qui ont changé la façon de communiquer et d’écrire. C’est ce que j’ai relu ce matin dans mon rapport de stage (rédigé en 1988).

« L’évolution des techniques de communication est un facteur qui favorise les changements dans la société. L’invention de la télévision et sa propagation dans les foyers ont accéléré ces mutations. Ainsi avec les journaux et les revues, la télévision mais aussi le cinéma, les disques, la radio, chacun d’entre nous a accès à une même culture, à toutes les informations et se distrait de la même façon. L’expression ‘mass media’ exprime précisément cette réalité : la médiatisation a contribué à développer une culture de masse. »

Avec les blogs et les réseaux sociaux, c’est cette culture de masse qui est en train d’éclater. Dans la rédaction cela se traduit dans le passage de l’impersonnel au personnel, du général au spécifique, de l’utilisation du nous à celle du je.

Quand j’écris un article de blog, le mien ou celui d’une entreprise, je me place comme l’un des protagonistes de mon récit. Le lecteur cherche ce que l’auteur – et donc pour être en accord avec ce que je suis en train d’expliquer je devrais plutôt dire – ce que moi je peux apporter à un débat et à la réflexion de l’autre, sur ma vision, sous-entendu : sous quel angle, je vois les choses.

Je n’écris pas pour un groupe de personnes (par exemple, c’est ce qui se passe dans le journalisme d’opinion avec des journaux qui sont marqués politiquement) mais pour chaque lecteur. C’est très clair quand on lit les commentaires, le lecteur s’exprime souvent en mettant en avant le fait qu’il se reconnaît bien dans ce que j’ai exprimé dans mon article. C’est la preuve que j’ai atteint mon but, que j’ai écrit cette phrase ou ce paragraphe pour lui. En me rendant protagoniste de l’article, j’attribue aussi au lecteur un rôle. On en vient à une notion fondamentale du rédacteur web, que je viens justement d’évoquer. Il écrit de telle façon que l’article pourra susciter des commentaires. L’article ne vise pas seulement des lecteurs, mais aussi des commentateurs. Dans la rédaction, cela se traduit par des questions. Un rédacteur web pose plusieurs questions dans un article. Il utilise donc aussi souvent qu’il peut la forme interrogative. Le rédacteur fait appel à la compétence et à l’expérience de ses lecteurs.

Il est amusant de constater que d’un côté, il utilise le ‘je’ et de l’autre il affirme très peu de choses. Il y a un équilibre naturel dans la construction interne du texte. Car dans l’utilisation du ‘je’, il y a le risque de tomber dans un excès d’égocentrisme que l’interrogation permet de contre-balancer. C’est la confrontation de plusieurs ‘je’ qui donne naissance à un dialogue.

Le Storytelling

Troisième élément, le rédacteur web utilise le storytelling. En français dans le texte, cela signifie qu’il raconte des histoires. Mais pourquoi privilégier cette forme de récit plutôt qu’une autre ? Parce que les mots répondent aux actes. C’est un dialogue interne qui se veut démonstratif et qui vise à gagner la confiance du lecteur.

19 ans, premier stage au journal Presse-Océan à la rédaction de la Roche-sur-Yon
19 ans, premier stage au journal Presse-Océan à la rédaction de la Roche-sur-Yon

Se mettre en avant, raconter son histoire, ce n’est pas pour paraître le plus beau et délivrer des chapitres de son autobiographie, le but est de montrer que ce qu‘on écrit, on peut le justifier à travers notre vécu. On montre le chemin qui nous conduit à une réflexion, à poser une question d’une façon plutôt qu’une autre. Ce n’est pas par hasard que le nom de domaine de mon blog reprend une chanson célèbre intitulée « More Than Words », car ce que je souhaite en tant que blogueur et rédacteur web est de donner un vrai sens à mes mots, en les comparant sans cesse à la réalité et en les poussant parfois dans leurs derniers retranchements.

Le lecteur, celui qui a envie de lire sur le web, a donc le choix entre plusieurs rédacteurs. Il choisira de lire ceux (plutôt que celui) qui attirent le plus son attention, ceux qui le captivent, ceux qui lui ressemblent. Un article aura alors quelques centaines de lectures ou quelques milliers dans le meilleur des cas.

Il sera difficile pour un blogueur d’atteindre les chiffres qu’un journaliste-rédacteur ou télévisé peut espérer. Mais ce n’est pas son but. Au contraire, lui, le petit rédacteur web, il participe au démantèlement de la culture de masse.

à suivre…

3 réflexions au sujet de « Quelles différences entre un journaliste et un rédacteur web ? »

  1. « Je n’écris pas pour un groupe de personnes (par exemple, c’est ce qui se passe dans le journalisme d’opinion avec des journaux qui sont marqués politiquement) mais pour chaque lecteur » : cette phrase à elle seule résume le passage du masse média au web rédacteur. Chaque lecteur se sent concerné individuellement et répond naturellement par un je. Ton article est entre Socrate et Démocrite. Il y a toujours une invitation à la réflexion que je traduirais de la sorte : « lis ce texte, ferme les yeux et ouvre les avec ton regard neuf »

  2. Bonjour Denis,
    Comme toujours, c’est un véritable plaisir de vous lire, d’autant plus qu’après vos propos il semble évident qu’on pourrait se demander, pourquoi la question a-t-elle été posée.

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