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L’épopée de Simorgh est à la culture persane ce que la quête de l’absolu est aux grandes religions monothéistes. Mais au-delà de l’absolu,  l’épopée de Simorgh questionne sur nos sociétés. Quel monde voudrions-nous ? Où nous mène la frénésie à l’accumulation des richesses sans limite ? La conservation égoïste du pouvoir à des fins de domination ?

Cette épopée, « La conférence des oiseaux », est un récit invitant à dépasser le cadre de l’égoïsme de nos sociétés pour aller vers une vie bonne. Elle est du grand penseur et poète  perse Farid Al Din Attar (12e siècle) et occupe une place de choix dans la tradition persane en ayant suscité durant des siècles maintes littératures. Dans ce récit, les oiseaux, symboles des âmes humaines à la recherche de Simorgh leur roi, sont incités à renoncer à leurs passions afin d’accéder auprès de lui. Partis nombreux, après plusieurs épreuves et un long périple, il ne reste plus que trente oiseaux qui parviennent au bout. Mais à la vision de Simorgh, ils comprennent qu’ils sont devenus Simorgh. En somme, l’aboutissement de leur quête se trouvait en eux et s’identifiait à leur être profond.

 

Daniel Do – Illustrateur. Plus d’infos dans les notes de l’article (3).

 

Dans de nombreuses cultures à travers le monde – notamment dans les contes et légendes  – les oiseaux apparaissent comme des créatures douées de pouvoirs extraordinaires ; souvent proches des divinités, ils servent de médiateurs entre les hommes et ces entités. Ce sont par exemple l’oiseau Ba ou l’esprit du défunt dans l’ancienne Egypte, le phénix chinois, et bien d’autres oiseaux fabuleux en Afrique. Dans certaines sociétés traditionnelles africaines, il n’existe guère de frontières entre le monde visible et le monde invisible. Etant  des émanations d’esprits humains, certains oiseaux réputés sacrés peuvent franchir ces frontières par le processus de transmigration et renaître, soit dans un corps animal, soit dans un corps végétal ou humain.

La Conférence des Oiseaux

Mais revenons au contexte du Simorgh  l’oiseau roi et de la conférence initiale.  Nombreux sont ceux qui ne veulent sous aucun prétexte abandonner leurs biens et confort pour aller bavarder à cette assemblée sur un hypothétique roi puissant et bienfaiteur mais lointain.  Néanmoins ils s’y rendent, convoqués par leur guide éclairé, la huppe. Cette conférence réunit des milliers d’oiseaux venus de proches et lointaines contrées. On débat sous la houlette de la huppe sur la nécessité d’aller rencontrer le Simorgh. En maître, elle entreprend de les convaincre que ce roi est le dirigeant idéal qu’ils attendent car il incarne l’amour, la probité, la justice et qu’il pourra mieux gouverner la société et unir tous les oiseaux pour leur bonheur.

Alors, chaque oiseau prend la parole :

« Le Rossignol s’avança, le front haut, l’âme ardente, il semblait incendié d’amour. Il chanta. Sa voix était si juste et si parfaitement accordée à son cœur que ses frères oiseaux en restèrent muets. Il dit :

Mes chants ont inspiré les plaintes de la flûte et mes mélancolies les arpèges des luths. J’émeus les roses et les amants. Ma musique sans cesse neuve révèle à qui sait la goûter mille trésors éblouissants … Qui m’entend perd le sens commun, et pour peu qu’il soit venu sobre, il s’en retourne titubant. La rose, sachez-le, est ma compagne. Quand l’hiver la fane et l’effeuille, ma musique s’étiole aussi. Mais le printemps revenu, que son parfum s’offre  à l’air tendre et voilà que je m’ouvre aussi, joyeux, ravivé, confiant… Hélas, la mort la prend encore et le fou d’amour que je suis en perd le goût des voix vivantes. Qui peut entendre mon secret ? Personne au monde, je le crains … J’aime tant que j’oublie ma vie, ma raison, l’usage du monde. Je ne suis qu’un désir vivant … Je ne peux vous accompagner sur le mont Kâf où vit Simorgh. L’amour d’une rose suffit à combler mes jours et mes nuits. Que pourrais-je ailleurs désirer ?  Ô pétales, lèvres rieuses, comment pourrais-je aller sans vous du crépuscule au matin clair ? J’en trépasserais de souci ! »

« La Huppe répondit :

Pauvre de toi ! Tu crois aimer ? Mon ami, tu n’es que séduit. Pour une rose aux belles joues, voilà ton cœur impénitent changé en pelote d’épines. Ton désir captif d’un mirage se perd en chansons désolées. Fleur périssable, amour passant ne sèment que vaine fatigue. Détourne-toi donc de la rose. Crois-tu vraiment qu’elle te sourit parmi les brises du printemps ? Elle ne fait que rire de toi. »

« Le Perroquet à la bouche de miel, superbe, s’avança :

…Un désir impatient me tient. Je veux boire l’eau de Jouvence que garde le Génie. Je veux goûter à l’eau parfaite. Une seule goutte suffirait à combler ma vie. La quête du Simorgh seule ne peut combler mon désir. »

« La Huppe :

Ô frère infortuné, celui qui ne sait pas faire le don de sa vie n’est pas un vrai vivant … Que désires-tu ? Accumuler les ans ? Les entasser sans fin dans ta coquille creuse ? Ce serait là survivre sans honneur. »

 Le Paon s’installa :

« … On m’a chassé du paradis sous prétexte que le serpent était mon voisin estimé. Mais j’ai l’espoir de quitter bientôt le séjour ici-bas où je meurs d’ennui et retrouver mon Eden. Contempler le puissant Simorgh et espérer que son oeil m’effleure, à quoi bon ? Puisque mon désir est de revoir le paradis. »

Et La Huppe de répondre :

« Mon frère, tu t’égares. Il n’est  de logis plus désirable au monde que le creux de sa main … Il est un océan dont le jardin d’Eden n’est qu’une gouttelette. Qui peut jouir de lui peut aussi jouir d’elle … »

Le Faucon s’avança fièrement :

« Le peuple m’est indifférent. La main de mon maître est mon arbre … Seul son poing rassure mes griffes. Je fus strictement élevé, j’ai suivi la règle ascétique et mortifié mes désirs … Le Simorgh ? Qui est-il ? Même en rêve, je ne saurais l’imaginer. Courir à lui ? Vaine entreprise. Permettez que je me contente de ce qui m’est ici donné, mon rang et mon royal perchoir … Mon désir ? M’envoler, chasser pour mon maître … »

La Huppe :

« Tu es captif des apparences, ami ; et par là même aveugle et sourd à l’essentielle vérité. Simorgh est seul amoureux de vous, indulgent, fidèle et attentif. N’est pas digne du nom de maître celui qui n’en fait qu’à sa tête, celui qui, même juste et bon, nourrit son peuple de soucis … »

Un nouvel oiseau prit la parole :

« Huppe, regarde-moi ! Je suis chétif et faible qu’un brin de paille. Je ne parviendrai même pas au bout de la première étape. Il faut, hélas en convenir. Je n’ai pas assez d’envergure pour une pareille épopée. »

 

La Huppe :

« Pauvre triste. Combien de temps ton cœur restera captif des illusions de ce monde ? Parlons-en, de ce monde ! A-t-il un souci pour toi ? Il ne sait même pas qu’on croupit sans espoir dans ses replis puants. Que tu sois mort ou vif, pour lui, c’est tout pareil. Sais-tu ce qu’il est, ce monde ? Un dépotoir. On y grouille comme des vers et l’on y trépasse écrasé sous d’impitoyables angoisses … Ami, sur le chemin de Simorgh nous périssons peut-être, mais au moins, si la mort nous veut, qu’elle nous trouve à le chercher … »

Un autre oiseau se leva:

« Huppe, moi, j’aime l’or. L’amour de l’or est dans mon cœur comme une amande dans sa gangue … Sans or, hélas, je ne peux vivre, je m’étiole et fane sur pied. Que faire ? Je l’aime, il m’enivre, il m’occupe l’âme à plein temps. J’ignore donc ce goût de Simorgh qui vous aimante. »

La Huppe :

«  Ô toi qui t’ébahis devant les mille feux des apparences ; toi dont le cœur ne s’émeut pas aux lumières des vrais matins ; tu es semblable à la fourmi, voyant la nuit, niant le jour, captif des masques du néant ! Laisse les mirages à l’air bleu, goûte enfin la vie du dedans, cherche le sens secret des choses, le dehors n’est rien, que du bruit. L’or ? Tu aimes sa brillance, son éclat, sa fière couleur. Mais ton or ne peut aider personne, ni toi-même, ni ton voisin. Certes, il attire les amis. Pour qui viennent-ils, dis-moi ? Pour lui ? Pour toi ? Comment savoir ? … »(1)

Lorsque la huppe se tait, parmi les oiseaux, nombreux sont ceux qui décident de renoncer à ce qu’ils étaient et acceptent de s’unir et de la suivre dans le long voyage qui les mène jusqu’au royaume de Simorgh.

Le nid du Dasen en Afrique

Très loin de la culture persane, au fin fond de l’Afrique centrale, chez quelques ethnies de la Centrafrique, l’alter ego de la huppe le guide du Simorgh  se retrouve dans leurs contes et légendes. Il a pour nom Dasen chez les Mandja, Togbia li ndéké chez les Sango et Galé chez les Banda. Cet oiseau – une ombrette à huppe – est considéré comme sacré. Il se distingue des autres volatiles par la taille imposante de son nid, par l’intérêt qu’il suscite et l’autorité qu’il exerce sur d’autres oiseaux.

La légende dit que devant la tâche gigantesque que représente l’édification de son nid, Dasen se pose dès le lever du jour sur une branche, crie et bat ses ailes. Aussitôt arrivent qui, des hirondelles, qui des canards, qui des martins pêcheurs, des corbeaux, des cigognes etc. … qui vont chercher de la boue, des brindilles, de la paille, des duvets pour la confection d’un nid royal spacieux, ordonné et décoré. Un jour, de retour chez lui, Dasen trouve devant son nid un fruit rouge inhabituel. Il crie et convoque tous les oiseaux. Réunis en assemblée, ils cherchent à déterminer les causes et les conséquences de cette intrusion dans la demeure de leur chef. La présence de ce fruit rouge pose problème et signifie en tout état de cause une alerte, que l’ordre établi par les ancêtres est remis en cause ; cette alerte peut être comprise comme un avertissement sur la conduite du chef. Et lorsque celui-ci n’incarne plus la pérennité et l’unité de la société, son autorité peut être contestée par ses sujets  et il sera remplacé par l’un d’entre eux.

L’esprit du Simorgh  peut retrouver aujourd’hui sa manifestation dans une société plus juste. Et qu’est-ce qu’une société juste ? « C’est une société fraternelle, unie, pacifiée, une société d’hommes coopérant de tous leurs moyens au bien commun. »(2)

Jean-Charles Yambélé

Retrouvez Jean-Charles et ses activités sur le site de Conseil Côte d’Azur 

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  1. Extraits de dialogue des oiseaux tirés de La conférence des oiseaux de Farid Al Din Attar. Adaptation de Henri Gougaud, Seuil, 2002
  2. Jacques et Raïssa Maritain, Œuvres complètes, 1990

Un grand merci à Daniel Do pour son illustration, tous droits réservés (cliquez sur l’image pour l’afficher en grand format).

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