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Chapitre 2 : « Pour aller où ? »

Les soirs d’hiver quand mes pas sont éclairés par la Lune, j’aime me balader sur les plages de Cannes. Elles sont souvent désertes. Il y a quelque temps, c’était avant le confinement, j’y avais rencontré un enfant étonnant qui scrutait le ciel pour y trouver, m’avait-il avoué, le trou dans l’ozone. Je l’ai racontée dans cette histoire : « Veux-tu m’accompagner ? »  Je me dis qu’un autre soir, il serait là et nous aurions plaisir à converser à nouveau.

Mais je ne l’ai jamais revu. La seule personne avec laquelle j’ai discutée ces dernières semaines était un vieux monsieur. Il se trouvait là au même endroit, debout avec sa canne. Il a d’abord eu un mouvement de recul et a froncé les sourcils quand mon chien a foncé vers lui les oreilles au vent. Ses premiers mots ont été :

  • Vous devriez le tenir en laisse.
  • Désolé monsieur, mais vous ne risquez rien, il est très gentil.

Bougon, il était bougon comme beaucoup de personnes de son âge. On a l’impression qu’ils ont tout vécu, qu’ils savent tout et qu’un rien les gêne. Quand je pense à lui, je me dis qu’il s’appelle comme ça, M. Bougon. Je trouve que ça lui sied comme un gant. Mais je n’allais pas m’arrêter à la première impression. Voyons ce qu’il y a derrière cette carapace. D’ailleurs, il s’est mis à marcher, le dos courbé, à l’allure d’une tortue. Je lui emboîte le pas.

  • Vous allez me suivre longtemps avec votre maudit clébard ?
  • On a l’habitude de venir ici certains soirs, la plage est à tout le monde, non ?

Je l’ai entendu grogner , au même moment j’ai éclaté de rire en pensant que c’était lui le chien. L’éclat de rire s’est rapidement transformé en un fou rire. Il faut croire que c’était contagieux. Il me regarda et lui aussi se mit à rire de bon coeur. La barrière était rompue. La suite serait un peu plus cordiale et beaucoup plus intéressante.


  • Aristote disait, vous connaissez Aristote ?
  • Bien sûr, Monsieur, je l’ai même étudié à la fac !
  • Aristote disait, reprit-il, que le rire est le propre de l’homme. Si vous voulez montrer votre humanité, être humain quoi, il faut donc rire. Vous comprenez ?

Bon, M. Bougon ne se refait pas. Le caractère se forge au fil du temps, c’est comme les rides, elles ne s’effacent pas.

  • Vous savez, si je passe le prochain été, j’aurais 85 ans. J’en ai fait des rencontres, j’en ai lu des livres et puis j’ai trébuché tellement de fois que je dois maintenant marcher avec une canne.
  • Rien ne vaut l’expérience, j’ose imprudemment ajouter.
  • Foutaises, rien ne vaut la jeunesse. Je donnerai tout pour un peu d’immaturité et d’insouciance !
  • Pourtant la vie vous a bien appris des choses ?
  • Rien ou presque. La seule chose que la vie m’a vraiment apprise est l’incompréhension. Je ne comprends plus rien. Quand j’étais jeune, je comprenais tout. Des savants, des érudits m’expliquaient comment fonctionne le monde et je trouvais ça enrichissant. J’assistais à des conférences, des tables rondes et des cours magistraux, et j’en ai aussi visionnés des milliers sur YouTube. Et puis voilà tout s’est effondré et en s’effondrant leurs paroles devenaient insignifiantes.

Ils levaient les bras en l’air et ses gestes étaient si puissants que j’avais l’impression qu’il tenait dans sa main une épée laser. J’avais face à moi un Jedi.

  • À quoi ça sert la mer si on ne peut plus se baigner dedans ? À quoi ça sert l’art si on ne peut plus lever les yeux pour admirer le plafond de la Chapelle Sixtine ? À quoi ça sert d’aimer si on ne peut plus se toucher ? À quoi ça sert de manger si on ne peut plus vivre avec les autres ? On a réduit l’homme en une seule et même chose : l’i-nu-ti-li-té !

J’ai pris une claque. Moi qui suis d’un naturel optimiste, M. Bougon m’a plongé dans les profondeurs des ténèbres.

  • Même  les plantes l’ont compris, la vie, c’est être utile à quelque chose, être utile aux autres. Vous croyez que les hommes que j’ai rencontrés au cours de mon existence avaient conscience de cette utilité. Non, ils n’étaient utiles qu’à eux-mêmes, à leur misérable égocentrisme.

Il était pris d’une fureur incontrôlable. À tel point que mon chien se mit à aboyer. Là, j’ai eu peur qu’il lui assène un coup d’épée laser.

Heureusement non ! Il la planta dans le sable. Comme un bâton.

  • Voyez-vous, ce n’est pas avec une canne que j’aurais voulu vieillir, mais avec un coquillage ! Vous ne pouvez pas le comprendre ça ?
  • Oh si, je peux le comprendre.

Je voulais lui raconter ma rencontre avec cet enfant sur cette même plage qui avait fait d’un coquillage un véritable trésor. Mais dans sa fougue naturelle, il ne me laissa pas le temps de placer une parole supplémentaire.

  • Arrêtez ça tout de suite. Laissez de côté vos souvenirs, n’allez pas les déranger dans le passé. Vous voyez ce bâton, je vais le laisser ici. D’abord, j’en ai plus besoin, ici il sera plus utile justement. Cette plage est comme un désert désormais et il permettra peut-être à une plante de s’élever. Faisons des trucs utiles pour les plantes, car elles sont merveilleuses. Elles prennent soin de nous, plus que les êtres humains prennent soin d’eux-mêmes et de leur environnement. Saviez-vous que les plantes sont prêtent à se sacrifier pour le simple motif d’être utile à une autre plante ou à un être vivant ?

Je n’ai pas voulu répondre. Mais je comprenais son discours. Je m’étais intéressé aux travaux de certains botanistes, ou mieux, à ceux qu’on appelle les neurologues des plantes.

En 2016, j’avais écrit un petit article sur un scientifique fascinant : Stefano Mancuso. Son titre : « Les plantes sont capables de voir! » Et dans l’article, je citais le directeur du laboratoire de neurobiologie végétale de l’université de Florence en Italie : « Une plante respire sans poumon, voit sans les yeux et calcule sans cerveau. C’est de loin la forme de vie prédominante sur la planète… ».

Deux ans plus tard, lors d’un rendez-vous avec une start-up de Sophia Antipolis, on a commencé à parler des plantes. C’est plutôt surprenant pour un entretien pour décrocher un contrat dans la communication digitale. Je leur parle de Stefano Mancuso, ils me répondent en faisant référence à l’écrivain Didier Van Cauwelaert qui a publié un livre sur ce sujet : « Les émotions cachées des plantes ».


L’année d’après, je rencontre Didier lors d’une dédicace  dans la librairie « Autour d’un livre » à Cannes. La vie est pleine de coïncidences . Savoir lire et retranscrire les signes que l’on observe, c’est mon métier. Le storyteller met en scène dans ses histoires toute une série de coïncidences qu’il a vécues ou expérimentées.

Il y a une anecdote qui m’a particulièrement marquée dans son livre. C’est l’affaire du New York Times. En 1964, un chercheur se trouve confronté à un mystère : des larves meurent avant de se transformer en
« diaboliques » punaises. Je sais, il y a plus romantique comme animal, mais bon, ce n’est pas le sujet. L’incroyable est ailleurs, ce sont les circonstances. Il décide de faire pondre des punaises sur des journaux en différentes langues : le New York Times, Le Figaro, le Times, le Tempo, la Pravda. La métamorphose des punaises advient normalement sur tous les journaux, sauf sur le New York Times. Là, elles trépassent. Les nouvelles sont-elles plus mauvaises à la une du journal américain ? 

Non, cette expérience ne démontre pas que ces insectes savent lire ! Alors l’encre ne serait-elle pas empoisonnée ? Non, les analyses scientifiques l’ont innocentée. La piste du plomb, un métal qui provoque aussi des troubles chez l’homme, des caractères d’imprimerie est aussi écartée. Non, mais alors qui est le coupable ? On se croirait dans un romain d’Agatha Christie.

Tous les indices portent alors à examiner le papier journal. Le chercheur décide de remonter à la source du papier du New York Times, sa matière première : les arbres.

Il se rend compte que les sapins et les mélèzes abattus pour produire la pâte à papier proviennent d’une forêt infestée par les punaises ! 

La mort des punaises de son laboratoire est donc bien un crime. Même si on peut évoquer la légitime défense ! En effet, les arbres de cette forêt ont développé un insecticide naturel pour se protéger de l’invasion des punaises.


Mais l’incroyable ne s’arrête pas là. Il s’agit d’un crime posthume. Puisque les arbres ont été broyés et ont subi de multiples transformations avec de nombreux produits chimiques avant de devenir du vulgaire papier journal. 

Le coupable n’est plus officiellement vivant, mais il sévit encore. Il continue de se défendre, c’est une action préventive. Autrement dit, on dirait qu’il applique un principe de précaution. C’est une histoire vraiment rocambolesque et que M. Bougon connaît certainement. 

Reprenons le cours de notre dialogue.

– Vous devez me prendre pour un vieux fou et pour ne rien gâter pour un stupide catastrophiste ! Eh bien non, c’est juste ma façon de m’exprimer. Car au fond je crois que tant qu’il y aura une plante sur cette Terre, il y a de l’espoir. L’être humain doit devenir jardinier dans l’âme. Qu’il soit artisan, artiste, soignant, caissier, pompier, policier, boulanger, storyteller, informaticien, ingénieur, qu’il soit ce qu’il veut et ce qu’il peut, mais au fond de lui il doit avoir un irréfrénable amour de la nature et des plantes.

  • Et quelle est votre plante préférée ?

Je ne sais pas pourquoi, mais il y a eu un moment de silence et j’ai posé cette question sans penser aux conséquences. J’imaginais déjà de la fumée s’échapper de ses narines et dans un mouvement digne d’un guerrier, il aurait repris son bâton pour…

  • Quelle belle question ! Belle, car difficile. C’est vrai que j’aime beaucoup les plantes aromatiques. Pourquoi ? Car elles me procurent du plaisir. Il suffit d’ajouter un peu de basilic sur une tomate et c’est délicieux. Ce basilic, il s’est construit lui-même et il est arrivé à cette perfection pour procurer du plaisir aux êtres humains, aux fins gourmets. C’est magnifique comme pensée. Avez-vous déjà entendu parler de Stefano Mancuso ?
  • Oui, bien sûr. 

Je lui raconte alors ce que je sais et ce que j’ai écrit à son sujet.

  • Alors vous devriez aussi savoir qu’il raconte que les plantes ont voulu faire plaisir aux hommes en créant des couleurs, des odeurs, des saveurs, qu’elles ont inventé des fruits et des fleurs pour nous être agréables. De cette façon nous en prenons soin et nous les protégeons. C’est une sorte d’échange gagnant-gagnant. Et quel régal d’agrémenter ses recettes avec du basilic, du thym, de la ciboulette, de la menthe poivrée, de la sauge, de l’origan. C’est une façon de donner plus de goût à nos journées terrestres.
  • Mais il n’y a pas que les plaisirs de la table dans la vie ? Là, j’ai pris confiance en moi et j’enchaîne les questions.

  • Non, bien évidemment. C’est pour ça que j’ai une passion pour les roses. Elles ravissent nos yeux et leur parfum nous envoûte. Pour elles, c’est tellement important de nous procurer ces plaisirs qu’elles ont des épines pour se protéger et défendre leurs trésors, sans demander de l’aide à aucune armée.
  • Et croyez-vous qu’il y ait une plante qui plaît aussi à notre intelligence ?
  • Non, je n’en connais pas une en particulier. Mais elles sont toutes comme ça. Car voyez-vous les plantes sont aussi là pour nous étonner. Et comme le dit Aristote, l’étonnement est le début de la philosophie. Il y a des textes magnifiques dans l’histoire de la littérature qui parlent de cela. L’étonnement est une merveilleuse raison de vivre. Est-ce qu’on s’étonne encore aujourd’hui devant la beauté ? Ou préfère-t-on s’étonner devant l’absence de beauté ?
  • Il faudrait voyager, lui dis-je, mais aujourd’hui, on ne peut même plus voyager.
  • Ne soyez pas si négatif !

À cette réplique de celui qui se définit comme un « catastrophiste », je vous jure que je suis littéralement tombé sur mes fesses. Alors, il me tendit sa main. J’ai senti la force de son bras. J’ai cru que j’allais m’envoler, qu’il allait me projeter dans l’espace. Bon, je relativise et je me suis dit qu’on reconnaît plus facilement et que l’on juge mieux ses semblables ! Une nouvelle fois, je suis pris d’un fou rire. Dans la foulée, il se mit aussi à rire avec le cœur léger.

  • Voyager, ce n’est pas forcément prendre l’avion. Voyager, ce n’est pas forcément aller à l’autre bout du monde. Voyager, ce n’est pas obligatoirement ramener des souvenirs dans sa valise. Voyager, ce n’est pas traverser rapidement un musée. Voyager, ce n’est pas se dorer la pilule paresseusement sur une plage. Il y a mille autres façons de voyager.

  • Oui, mais voyager, c’est surtout l’évasion. On ne s’évade pas en restant près de chez soi. On voyage pour se changer les idées et c’est plus facile quand l’environnement est différent.
  • Oui, voyager c’est changer son regard et donc voir les choses différemment, ça dépend plus de nous que de l’extérieur. Quand j’étais petit, j’ai appris à ouvrir les yeux pour trouver les trésors qu’il y avait autour de chez moi. Par exemple…

Il s’arrêta net. Comme s’il était tombé dans son propre piège. Quelque chose dans son passé devait le déranger et il ne voulait pas le réveiller. Une blessure ? Peut-être. Une douleur ? Je ne sais pas. Un chagrin ? C’est possible.

Je sentais très fort son embarras, alors j’ai évité de le regarder dans les yeux. En baissant mon regard, j’ai remarqué qu’il avait un livre dans la poche droite de sa veste. Il était recouvert d’un papier orangé. On aurait dit du papyrus. 

  • Vous aimez lire ?
  • Oui, beaucoup. Pourquoi me posez-vous cette question ?
  • Je me dis que lire, c’est aussi voyager, mais en restant immobile.
  • Vous voyez ce livre, me demanda-t-il. J’étais en train de le lire avant que votre chien me saute dessus, dit-il en exagérant lourdement. J’en étais seulement au premier chapitre. C’est une histoire formidable qui ne parle que de choses belles…
  • Mais vous n’en êtes qu’au premier chapitre, la suite sera peut-être moins belle.

Il me montra la première page du livre. Il avait tracé des bâtons, comme un prisonnier le fait sur le mur de sa cellule. Ce livre serait-il pour lui une promesse d’évasion ?

  • C’est la cinquantième fois que je lis ce livre !
  • Vous n’en avez pas lu d’autres ?
  • Mauvaise question ! Ce n’est pas le problème. Vous, dites-moi, n’avez-vous jamais lu plusieurs fois le même livre ?
  • Parfois, mais rarement.
  • Vous devriez le faire plus souvent en respectant une seule règle.
  • Laquelle ?
  • Ne le lisez jamais au même endroit et dans les mêmes conditions. Ce livre, je ne l’avais pas encore lu un soir de pleine Lune sur une plage. Et ça change tout. C’est comme si je le lisais pour la première fois. Une fois, quand c’était encore possible, je l’ai lu sur la terrasse d’un café en plein Paris sur le bord du trottoir à quelques centimètres de la chaussée surchargée. Mon imagination ne se détacha pas de cet univers de bruits et d’oxydes d’azote. J’avais alors un mal de crâne horrible. J’ai même vomi. Tous les chapitres du livre me semblaient gris et la puanteur de ses pages m’a donné la nausée. Tout était glauque, même apocalyptique. Mais ici, à la lueur de la Lune devant l’horizon de la Méditerranée, je sens dès ce premier chapitre de bonnes ondes. 
  • Onde, ça veut dire vagues en italien. 
  • Intéressant ce que vous me dites, car j’ai l’impression d’être sur la septième vague. Vous connaissez la septième vague ?
  • Non, pas trop.
  • Pas trop ? Ce n’est jamais trop quand on parle de culture. Renseignez-vous mon ami !
  • Vous pourriez me donner un indice.
  • Pour les surfeurs, c’est la vague la plus majestueuse. C’est donc celle qui donne envie de surfer, et par extension c’est faire quelque chose de grand. C’est une expérience à faire.
  • Je ne suis pas doué pour les sports de glisse.
  • Ne vous moquez pas de moi mon garçon !
  • Mais ce n’est pas mon intention.
  • Je ne parle pas de surf, mais de lecture.
  • Ah excusez-moi ! C’est un malentendu.
  • Une fois j’ai lu ce livre dans la Galerie de l’Académie à Florence.
  • Je connais bien, il y a là des sculptures de Michel-Ange : les prisonniers, le Saint-Matthieu et surtout en ligne de mire son fameux David.
  • Vous remontez dans mon estime mon cher. Justement, j’avais l’impression que tous ces personnages de Michel-Ange étaient les protagonistes de l’histoire. Une merveille, ce livre s’était transformé en une sculpture. Je mesurais sa beauté et son poids. Le soir, allongé sur le lit de ma chambre d’hôtel, je sentais tous les muscles de mes bras. Ils étaient tétanisés par l’effort bien sûr, mais aussi par les émotions.

Sans s’en rendre compte, il avait commencé à me raconter des souvenirs. Comme si l’argument de la lecture l’avait apaisé et avait bercé son âme. Il ajouta :

  • Pour la seule  fois dans ma vie, j’ai dormi pendant 24 heures d’affilée. Dire que ça fait 30 ans maintenant que je n’ai plus mis les pieds à Florence. Ni même à Paris d’ailleurs.

Sur le moment, je n’ai pas trop réagi, je n’avais pas compris la portée de ce qu’il venait de me révéler. 

Il avait remis son livre dans sa poche. Je n’avais vu ni le titre ni l’auteur puisqu’il était recouvert d’un papier orangé. 

  • Pourriez-vous me dire le sujet de ce livre ?
  • Non, c’est impossible.
  • Impossible ?
  • Oui, dit-il en bafouillant, pour la première fois, je le vois un peu hésiter. Oui, c’est impossible dans le sens où c’est à vous de vous faire une idée. Vous savez, je n’ai jamais aimé lire les critiques avant de lire un livre ou de voir un film, car je ne veux pas être influencé. Je veux me faire une idée par moi-même. Vous devriez faire de même.

J’avais vraiment l’impression de l’avoir pris en flagrant délit de mensonge. Je n’insiste pas pour ne pas l’irriter.


  • Moi, ce que j’aime le plus dans une histoire, ce sont les personnages. Comme Hans.
  • Hans ?
  • Vous ne connaissez pas Hans.
  • Ma foi, non.

C’était une façon pour moi d’éliminer au moins un titre dans la liste infinie des titres possibles.

  • Hans, c’est l’un des personnages de « Voyage au centre de la Terre».
  • Ah, vous aimez Jules Verne, dit-il agréablement surpris.
  • Oh oui, je m’en inspire souvent. J’ai lu ce livre quand j’avais 11 ans. C’était même l’objet de ma première dissertation au collège. La prof. nous avait demandé de parler du personnage que l’on avait préféré dans ce roman. J’avais choisi Hans. Sans hésitation. J’avais aussi été énormément influencé par le film. Peu importe, j’avais adoré l’idée de parler de ce personnage. Du coup, j’avais eu la meilleure note.
  • J’avais oublié qu’il y avait un Hans dans ce roman.
  • Et Francis Benett, ça vous dit quelque chose ?
  • Encore une fois non.
  • C’est un autre personnage de Jules Verne dans «  La journée d’un journaliste américain en 2889 ». 
  • Là c’est pire, je ne connais même pas ce roman.
  • J’ai utilisé ce personnage dans une histoire que j’ai publiée en 2011 sur un blog. Ce fut une révélation pour moi. Cinq mille lecteurs à sa parution avec des commentaires dithyrambiques. 
  • Un autre article, vous aimez donc écrire, m’interrompt-il
  • J’en ai même fait mon métier.
  • C’est formidable. Il n’y a rien de plus noble. Lire, c’est vital pour moi, vous l’avez certainement compris. Mais écrire, c’est une vocation extraordinaire. Car en écrivant, vous donnez la possibilité aux autres de lire.

Là, je le fixe du regard et lui demande avec ingénuité :

  • Vous aviez peut-être déjà lu certaines de mes histoires.
  • Je ne crois pas.
  • Comment pouvez-vous en être certain ? Vous ne connaissez même pas mon nom.
  • Je ne lis pas les blogs, je préfère le papier. J’en ai besoin. Un écran, c’est froid. Le papier, c’est chaleureux, c’est doux, il y a aussi une odeur, un joli son quand on tourne les pages et il donne aussi le goût de lire. Le papier, c’est une matière vivante. Lire, ce n’est pas seulement un acte intellectuel, c’est aussi sensuel.
  • Vous avez raison.

Je me suis contenté de cette réponse. Je n’ai pas trop fait attention aux paroles sur la sensualité des livres. Mais cette citation sur la noblesse de l’écrivain et du rédacteur m’a interloqué. Parce que c’est la mienne, je l’ai souvent publiée sur les réseaux sociaux. J’avais répondu à une interview sur le web content. Mais bon, un peu d’humilité ne fait pas de mal. Je ne dois pas être le seul à avoir écrit quelque chose dans ce sens. On n’invente rien, on adapte de vieilles idées, d’anciennes recettes.

Notre conversation devenait bien plus longue que la plage. Et nous étions déjà revenus 2 fois sur nos pas. Mon chien tirait de plus en plus la langue.


  • Je crois qu’il a soif, dis-je sur un ton navré.
  • Formidable !
  • Comment ça formidable ?
  • Oui formidable, car c’est merveilleux d’avoir soif. D’être curieux si vous préférez.
  • Bien sûr, où ai-je la tête ? répondis-je en donnant l’impression de me moquer de moi-même.
  • Il faudrait tout le temps avoir soif, même à mon âge, encore plus à mon âge oserais-je dire. C’est une façon de repousser la fin ou d’envisager même un nouvel épisode.
  • Pour connaître la suite.
  • Pas forcément, souvent les nouveaux épisodes nous plongent à la source de l’histoire. Ces bonds dans le passé sont plaisants et enrichissants.
  • Ah oui, ils font souvent ça dans les films. Ils appellent ça un prequel et c’est vrai que cela ajoute de la profondeur à l’histoire.

M. Bougon n’est plus à une contradiction près. Il me reprochait de m’attacher à des souvenirs et dix minutes plus tard, il fait l’éloge du passé. 

Mon Chien ne voulait plus avancer, il s’était allongé et s’était mis à ronfler instantanément. Je regardais le visage de mon vieillard. À force de parler avec lui, je lui trouvais des airs familiers. Comme si je l’avais déjà croisé dans ma vie. Même récemment. Je me dis qu’il ressemblait un peu à mon père, ils ont le même âge, mais aussi à d’autres personnes, un peu moins vieilles ou même beaucoup plus jeunes.

  • S’il n’y avait pas le passé, la vie serait triste aujourd’hui.
  • Pourquoi dites-vous cela ?
  • C’est évident, non ?


  • On ne peut plus aller au théâtre, au cinéma, visiter des musées, assister à des concerts, voyager dans d’autre pays, prendre un café en dehors de chez soi, manger au resto et cette liste n’est pas exhaustive.
  • C’est regrettable, mais cela ne fait pas si longtemps et… il m’interrompt brutalement.
  • Longtemps ? Mais ça fait une véritable éternité. Mais bon, c’est un mal pour un bien. La Terre était à l’agonie, elle suffoquait. Vous savez, plus jeune, je souffrais d’asthme. Du jour au lendemain, je me suis senti mieux. Comme si quelqu’un avait bouché ce satané trou dans l’ozone ! On ne pouvait plus continuer à détruire la nature et l’atmosphère. Comme toujours, dans l’histoire de l’humanité, l’homme s’est relevé et la vie a complètement changé. C’est face à l’obstacle qu’il devient plus fort et ingénieux.
  • Comme lorsqu’il s’est retrouvé face à l’océan et qu’il a inventé la pirogue.
  • Puis il s’obstina et il inventa l’avion. Je vois qu’on a les mêmes références.
  • Oui, les mêmes lectures.
  • Alors, maintenant, il faut essayer d’aller plus loin dans ce raisonnement pour comprendre où l’homme va pouvoir se projeter. Il s’est aperçu que l’avion n’était plus le bon moyen pour voyager. Alors que va-t-il faire ?
  • Inventer l’avion électrique !
  • Pas assez ambitieux.
  • Alors la téléportation.
  • Trop ambitieux !
  • Je ne sais pas.
  • Réfléchissez mon ami. Réfléchissez à nos identités en ayant à l’esprit que l’identité d’un être humain ne se trouve pas dans le lieu et sa date de naissance, dans son ethnie, dans sa taille ou la couleur de ses yeux. L’identité, ce ne sont pas les informations inscrites sur un passeport. Un passeport devenu inutile d’ailleurs puisqu’on ne peut plus franchir les frontières.  
  • Oui notre identité, ce sont nos réponses aux défis de l’histoire et de l’environnement.

  • On a bien les mêmes lectures.
  • Mais j’irai plus loin en disant que ce sont nos rencontres qui forgent nos identités.
  • Même si les rencontres sont plus rares, surtout dans des lieux clos. 
  • Il reste les plages, elles ne sont plus interdites.
  • Mais comment l’homme pourrait-il continuer à visiter la Galerie de l’Académie, le Louvre ou le Guggenheim sans prendre l’avion et sans prendre le risque d’être contaminé ?
  • Vous avez la réponse ?
  • Oui, mais je ne peux pas la révéler. Chaque personne doit trouver sa réponse. Cette réponse est d’ailleurs la clef de notre rencontre.
  • D’ici la fin de l’été, je pense aller en Italie. Peut-être à Florence, je viens de lire qu’il était de nouveau possible de monter sur la Coupole de Brunelleschi.
  • Dépêchez-vous mon ami, il vous reste peu de temps.
  • Pourquoi êtes-vous si pessimiste ? 
  • Je ne suis ni pessimiste ni optimiste, mais je le sais c’est tout. Vous n’avez encore connu que la première vague, à la deuxième vague, tout a été fermé et à la sixième, tout déplacement a été interdit, même pour aller sur son balcon.
  • C’est un futur bien noir que vous me décrivez.

  • Non, il n’est pas si noir. Rappelez-vous ce que nous disions il y a quelques minutes : la pirogue, l’avion et…
  • J’ai trouvé, vous ressemblez à…
  • La cinquième vague a été terrible, car l’homme n’avait pas encore mis au point sa nouvelle invention pour…
  • Une navette spatiale pour coloniser Mars ! Dans une histoire, je racontais qu’en 2058 on pourrait voyager dans l’espace comme des touristes interplanétaires et…
  • Inutile, on ne ferait que déplacer les problèmes. Les voyages dans l’espace ont été interdits avec la quatrième vague. On avait peur de contaminer le reste de notre galaxie.
  • Et à la troisième vague que s’est-il passé ? lui demandais-je sur un ton amusé.
  • Il y a eu des rébellions, notamment dans les villes d’art. Les musées restaient ouverts 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 malgré les interdictions des gouvernements. Finalement, des maires comme à Florence, Paris et Rome ont cédé à la pression populaire. La seule autorisation pour sortir de chez soi était délivrée pour visiter des musées. Des étudiants du monde entier sont venus à Florence. C’était comme pour les inondations du 4 novembre 1966. « Les Anges de la boue » avaient alors sauvé des milliers d’œuvres d’art. Là, la mission était encore plus grande. Il s’agissait de sauver l’humanité. Et quel lieu plus symbolique que celui qui donna ses lettres de noblesse à l’humanisme ? C’est à ce moment-là qu’un groupe de visionnaire allait trouver la Grande Idée.

  • Un vaccin ?
  • Il en aurait fallu des milliards.
  • Pourquoi ?
  • Parce que ce virus s’attaquait à notre identité et chaque être humain a sa propre identité !
  • Et je tiens la vôtre, Monsieur. Vous ressemblez beaucoup à…

Mon chien se mit à aboyer très fort. J’ai eu un mal fou à le calmer. Monsieur Bougon a dû avoir une peur bleue, comme au début de notre rencontre quand il m’avait dit de le tenir en laisse. Cette fois-ci, il a dû prendre ses jambes à son cou. Il n’était plus là. Je ne l’ai même pas vu s’éclipser.

Alors, je me suis assis près d’un palmier. Les plantes sont êtres extraordinaires. De sa position face à la mer, il a dû observer notre ballet. Peut-être que le vent lui a apporté aussi nos paroles. Pour admirer ses palmes en forme de plume, je dois lever les yeux vers le ciel. Il est grand, très grand. D’ailleurs connaissez-vous le plus grand être vivant de notre planète ? La baleine bleue ? Elle est certainement le plus grand animal de nos océans. Mais il y a un être vivant qui immensément plus grand, c’est le « General Sherman » en Californie, un sequoiadendron giganteum. J’ai entendu dire que ce séquoia faisait plus de quatre-vingts mètres de haut, que son tronc avait une circonférence de trente mètres et qu’il avait plus de deux mille ans. D’ailleurs les plantes vivent bien plus longtemps que les animaux et les humains. Il doit bien y avoir une raison.

Je me lève en me disant que je reviendrais un autre soir avec l’envie de revoir ce vieux fou. C’est marrant parce que je venais souvent ici en espérant pouvoir rencontrer cet enfant qui cherchait à débusquer le trou dans le ciel et je suis tombé sur un vieillard. D’ailleurs, je me suis rendu compte que l’enfant et le vieillard avaient le même regard, les mêmes expressions sur le visage. Ils se ressemblaient comme deux gouttes d’eau à quelques rides près. Des rides que j’imagine comme les cercles qui se forment quand on lance une pierre pour faire des ricochets. C’était comme s’ils étaient la même personne, mais c’est bien évidemment impossible, comme si on pouvait voyager, non plus seulement dans l’espace, mais également dans le temps.


à suivre….
Chapitre 3 :
« Pour aller quand ? »


Catégories : storytelling

Denis Gentile

Je suis un passant. Ici et maintenant, je suis un passant du web. Le Passant est celui qui va d'un lieu à l'autre, d'un sentiment à l'autre, il n'est jamais le même. Je passe d'une page à l'autre, d'un blog à l'autre, d'un message à l'autre. Et ces pages, ces blogs et ces messages, je les passe aux autres passants qui y passent à leur tour :) Plus prosaïquement, je suis un Community Manager, Blogueur & Rédacteur Web. Mais le rôle que je préfère, c'est celui de Digital Storyteller !

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Carlos MBETI · 10 octobre 2020 à 13 h 35 min

Aborder la conversation entre inconnus et d’autant plus entre jeunes et moins jeunes n’est pas chose aisée. Le texte de Denis met en exergue une solution simple et accessible pour débuter la conversation, notamment autour du livre, entre autres. Les aînés, les grands parents sont une richesse pour notre société et constituent une source intarissable d’expériences pour les jeunes et les communautés. Cela ne peut rester inutilisé. Un adage africain dit « Quand un vieillard meurt, c’est toute une bibliothèque qui brûle »

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