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Un expert (du web) n’est jamais seul !

Il était une fois Maud Jenni et Anthony Rochand

les Experts du Web

Les experts du web est une société de micro-conseil et d’accompagnement pour les entreprises basée à Lyon. C’est l’association de deux professionnels du networking et du digital, Maud Jenni et Anthony Rochand. Voici leur histoire intitulée « Un expert (du web) n’est jamais seul ! ».

Ce jour-là, je ne l’oublierai jamais. C’était au début du mois de juillet. Les cigales frappaient des cymbales sous le soleil de la Côte d’Azur. Et j’apprends que Kafi, le chien de Tidou, s’est échappé. Tidou vient d’arriver à Lyon mais il a dû laisser son fidèle compagnon dans son village natal en Provence. Il n’y avait pas de place pour lui dans le nouvel appartement de la famille.

La terrasse de l'Evolution Bar à Lyon
La terrasse de l’Evolution Bar à Lyon

Je n’ai que 10 ans et je n’ai pas lâché ce roman de la journée. Le lendemain, je me suis précipité avec mon père chez le libraire pour m’acheter la suite des aventures de Tidou, l’un des six compagnons.

Je n’ai jamais vécu à Lyon, pourtant mon imagination la connaît mieux que Paris, ma ville natale.

Et là, ce matin, elle frétille comme jamais. Elle me dit : « je connais ce quartier et cette atmosphère ! » Tout a commencé avec une photo, la photo d’une terrasse en plein coeur de la Presqu’île de Lyon.

Les cafés d’Anthony

Puis, j’ai continué en regardant d’autres images. Je me suis déplacé dans le quartier de la Guillotière, au Dream’s Café. Cette fois-ci, mon imagination ne me joue aucun tour. Je vois bien des visages familiers, des personnes que je croise tous les jours sur les réseaux sociaux. Parmi eux, Maud Jenni et Anthony Rochand.

« C’est ici que j’ai organisé mes premières matinales avec les Cafés d’Anthony. Et avec Maud on continue. Et Anthony ajoute : le patron jurassien du Dream’s Café est une personnalité sympathique et emblématique dans le quartier. »

On s’attache à des personnes et à des histoires, c’est souvent la raison pour laquelle on aime revenir dans un lieu.

« Je me souviens du Café Louis à Levallois-Perret, raconte Maud. C’était avant de partir pour Lyon, j’étais directrice du département e-commerce et avec mes collègues, on refaisait le monde ! On projetait de nouveaux business et on avait aussi quelques idées farfelues.»

Bien sûr, autour d’un café. C’est ce qui se passe aujourd’hui sur les réseaux sociaux. On tapote sur son clavier des messages et on dialogue avec d’autres. Parfois on communique d’un bar à l’autre, d’autres fois, on se prépare chez soi un café ou un thé. Une sorte d’univers virtuellement parfait.

Insuffisant. oui, c’est insuffisant, il faut aller plus loin. Il faut se rapprocher. C’est la conviction d’Anthony. Sous l’impulsion d’un expert du web, Giovanni di Silvestri. « C’est un ami de longue date, un blogueur influent et un grand networker en Suisse Romande. Il m’a montré l’exemple en 2007 avec l’organisation d’Afterwork et de meetings networking. » Sa route est toute tracée et de retour à Lyon, il crée son premier réseau networking en 2008.

Les experts du web

Ce sont les rencontres qui donnent de la valeur à notre histoire et montrer l’exemple est le meilleur des apprentissages. Ces rencontres, Anthony les recherche avec une passion toujours plus forte, jusqu’au jour où…

On change de bar. Certains noms sont un heureux hasard, voire un joli présage et celui-ci se nomme « L’Evolution Bar »! C’est Maud qui débute le récit : « Avec Anthony, nous avons partagé sur les modèles des réseaux sociaux, les besoins du marché, comment agrémenter notre valeur ajoutée quant à nos services. » Une rencontre entre deux pros sur des arguments sérieux et laborieux. Puis Anthony poursuit : « Quand j’ai rencontré Maud, ça nous a paru tout naturel de mutualiser nos compétences, cela a pris tout son sens. Nous sommes associés dans le cadre des Experts du Web mais aussi dans la vie. »

En deux phrases Anthony a gâché le sujet d’un beau roman d’amour. Si j’avais suivi mon instinct de storyteller, je me serais attardé des pages entières sur ces échanges dans les cafés lyonnais jusqu’au déclenchement de l’étincelle, jusqu’au jour où la passion des rencontres s’est métamorphosée en la rencontre la plus passionnelle de sa vie !

Maud Jenni et Anthony Rochand, les experts du web, à Lyon avant les Cafés d'Anthony
Maud Jenni et Anthony Rochand, les experts du web, à Lyon avant les Cafés d’Anthony

Je ne sors pas de mon sujet et de mon idée de départ. On ne raconte pas l’histoire d’une entreprise ou d’une marque sans entrer dans la vie privée de leurs créateurs. Au contraire, méfiez-vous de ceux qui ne laissent rien transparaître. C’est une question d’équilibre et dans le cas de Maud et Anthony, c’est aussi une question de complémentarité.

Et là, on touche du doigt la différence entre un simple spécialiste du web et un expert du web. Les deux peuvent avoir les mêmes compétences dans les mêmes domaines. Du référencement au community management, du codage au graphisme, de la rédaction au marketing, etc. L’expert est forcément un spécialiste mais le spécialiste ne devient un expert que lorsqu’il collabore avec un ou plusieurs autres spécialistes qui deviennent à leur tour des experts !

Avez-vous perdu le fil de mon raisonnement ? Alors, oubliez tout et retenez cela : un expert du web n’est jamais seul, il faut être au moins deux pour devenir un expert du web.

C’est une question d’efficacité. Le principe du World Wide Web est le lien et l’efficacité d’une recherche est basée sur le recoupement de multiples liens. L’efficacité d’une communication sur le web est basée sur le recoupement de plusieurs compétences. C’est l’association des compétences entre au moins deux spécialistes qui font les experts du web.

Ma période la plus faste depuis que je travaille en free-lance date de ma collaboration pour un même client avec Anthony. Je n’étais pas seul et grâce à notre complémentarité, on a obtenu des résultats phénoménaux.

A cette même époque d’ailleurs, Anthony refusait d’employer le terme d’expert, prétentieux et vide de sens. Certains de ses posts sont restés dans ma mémoire. Et quand il a commencé à communiquer sur sa nouvelle société, les experts du web, j’ai été surpris. L’explication est dans l’histoire de sa société, dans l’histoire de sa relation avec Maud. Un véritable déclic qu’il exprime de cette façon :

« Absolument Denis dans le passé j’ai toujours préféré le terme spécialiste à expert, tu as bien suivi mon parcours et tu me connais bien. C’est assez simple en fait, il s’agit aussi de la rencontre avec Maud, les évidences constatées entre nos différents métiers et les convergences. Le référencement naturel aussi de notre marque a été un facteur déterminant dans le choix du nom, finalement cela s’est fait tout simplement. Et puis c’est légitime, nous sommes à mon sens (non j’en suis même certain) deux experts dans le secteur du digital, respectivement dans le networking/social media et le e-business, cela s’est imposé à nous, une vraie révélation, j’ai changé d’opinion par rapport cette appellation « experts ». »

Et Maud renchérit en évoquant l’Allégorie de la Caverne de Platon :

« Pourquoi sortir de la caverne, si ce n’est pour épouser des idées nouvelles, s’intéresser à ce qui nous entoure et embrasser le mouvement ?  Y prendre part, c’est important pour faire sa place et perdurer intelligemment, en interaction avec le reste. Quand j’ai rencontré Anthony, monter une offre commune a fait sens avec la vision que j’avais de mon activité et du business, qui était complémentaire à la sienne. »

La valeur de l’exemple

J’ajoute que c’est une question d’authenticité. Si votre idée rejoint votre histoire, si vous pouvez la justifier par rapport à votre vécu, alors on peut la qualifier d’authentique. Et l’idée des experts du web s’applique de façon exemplaire à l’histoire de Maud et Anthony.

Le storytelling, pour en revenir à ma spécialité, n’est pas une méthode sympathique pour rendre sympathiques des personnes dont on raconte un truc super sympa. Non, le storytelling est utile quand il met en lumière et en valeur l’idée de quelqu’un d’autre et qu’il en montre l’authenticité.

Retrouvez les Experts du Web sur leur site en cliquant sur l'image
Retrouvez les Experts du Web sur leur site en cliquant sur l’image

S’intéresser à l’histoire des autres permet de créer des contenus qui ont une réelle valeur ajoutée. Si j’avais su il y a quelques années que Maud avait été journaliste, je l’aurais interrogée pour mes articles sur les différences entre le journalisme et le blogging. Si j’avais su qu’Anthony avait été directeur d’un magasin dans la grande distribution, j’aurais ajouté son témoignage à mon article « Le blog, c’est mieux que le supermarché ! ».

Peut-être n’est-il pas trop tard pour créer de nouveaux contenus ? Qu’en pensez-vous ?

Plus j’avance dans ce récit, plus je me rends compte que la connaissance de l’autre permet la naissance de nouvelles idées et de nouvelles passions. Mais aussi de nouvelles collaborations qui rendront meilleurs la blogosphère et les réseaux sociaux. Car contrairement à l’opinion de quelques intellectuels de renom, le web n’est pas une poubelle. C’est un merveilleux support et un moyen inégalé de développer des projets et de mieux vivre en société. Pour que cela fonctionne bien, on a besoin des « Experts du web ».

Et puisqu’un expert n’est jamais seul, vous pourriez un jour ou l’autre collaborer avec eux.

Les Experts du Web ont une histoire qui inspire confiance, une histoire qui ne tourne pas le dos au passé et qui regarde dans une même direction. Anthony cite et commente Flaubert :  « L’avenir nous tourmente, le passé nous retient, c’est pour ça que le présent nous échappe. » Cette citation nous donne la capacité de relativiser et de chasser la peur qui souvent nous paralyse dans les projets professionnels ou dans la construction personnelle. C’est aussi pour cela que je veux évoquer mes deux enfants car ils me donnent la motivation nécessaire, la force  d’avancer et l’envie de montrer l’exemple » et c’est le bon exemple Anthony.

D’ailleurs, tu leur conseilleras, s’ils ne l’ont pas encore fait, (et j’invite les autres parents à le faire aussi même s’ils ne sont pas lyonnais) de lire les aventures des six compagnons, notamment le premier tome qui s’intitule « Les six compagnons de la Croix-Rousse ». Regarde-bien les premières phrases, c’est une surprise. Je me dis que ce jour-là, ils ne l’oublieront jamais.

Auto-portrait d’un DiGital Storyteller

Le storytelling, c’est l’art de raconter son histoire. Le digital storytelling, c’est l’art de raconter son histoire en utilisant les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Le mot clef dans cette définition, ce n’est ni le verbe raconter ni le nom histoire, mais c’est le son. Il y a d’ailleurs dans ma réponse un jeu de mots volontaire qui permet de comparer et rapprocher le storytelling à la musique.

L’équivalent du storytelling dans le monde musical, c’est le rock. Autrement dit, le storyteller est l’alter ego du rocker !

Je crois que cela vaut bien quelques mots d’explication.

Quand un romancier raconte une histoire, il dispose de plusieurs centaines de pages. Quand un compositeur d’opéra raconte une histoire, il dispose de plusieurs heures.

Le storyteller n’est pas un romancier, car il n’a pas autant de pages à sa disposition. De la même façon qu’un rocker n’est pas un compositeur d’opéra car il n’a que quelques minutes pour raconter une histoire en musique. Pourtant en trois minutes, il est capable de faire passer son message.

Quittons la musique et revenons à l’autre son, l’adjectif possessif. Dans ses récits, le storyteller part d’un principe : il va du connu vers l’inconnu. Ce connu, c’est quelque chose qui appartient à son histoire. Il va commencer par exprimer un truc qu’il a vécu, qu’il a appris, qu’il aime, qu’il déteste, qu’il ressent, qu’il a envie de partager, etc. Autrement dit, il raconte une histoire sous un angle qui est le sien et qui va rendre unique la suite du récit. C’est ce que le lecteur vient chercher, quelque chose qui n’existe pas ailleurs…

Ce sont deux extraits de ma réponse à l’écrivain Chris Simon qui me pose la question suivante : « Qu’est-ce que le Digital Storytelling ? »

L’intégralité de l’interview en cliquant sur ce lien : « Il était une fois le Digital Storytelling »

Le discours du blogueur français sur l’île déserte : « Mon exil est un échec ! »

«  Je vais vous raconter une histoire. Mais avant, éteignez votre iMoon car j’aimerais que cette histoire reste secrète encore quelques heures jusqu’à ce que je vous donne mon feu vert… » Extrait du chapitre I, le blogueur et la tentation de l’île déserte.
Voici le discours en question, reconstitué selon les témoignages des autres blogueurs car aucun d’entre eux ne l’a ni enregistré, ni filmé.

Chapitre II

« J’ai toujours cru que j’aurais réinventé le monde alors que je n’ai fait qu’imiter celui de mes ainés ! »

Un homme, blogueur de profession, de quatre-vingt-sept ans est debout sur la plage. Autour de lui une cinquantaine de personnes écoutent son histoire. Il fait chaud, le soleil brille, le vent souffle et on entend le son des vagues. Les conditions sont difficiles pour un orateur, mais les auditeurs sont tous là en cercle tout près de lui comme pour former une barrière qui le protège des éléments.

« J’étais plein de bonnes intentions comme la plupart d’entre nous. Ensemble, grâce aux réseaux sociaux et aux blogs, on allait changer les réglages du mécanisme. l’idée tenait dans cette image :

Démagnétiser les mass médias !

Il y avait surtout et avant tout cette boîte qui est entrée dans tous les foyers. Chez moi, elle m’a précédé d’un jour en 1968. Elle est devenue le symbole de plusieurs générations. Le téléviseur magnétise notre regard à tel point qu’on entend ici et là  cette phrase culte qui redéfinit le concept de vérité :

« S’ils le disent à la télé, c’est que ça doit être vrai ! »

Forcément, trente ans plus tard, internet arrive comme une nécessité, une rébellion, une urgence. Un équilibre à retrouver.

La métaphore de la balance

A la maison, il y avait d’autres objets qui me fascinaient. Mon père, ma mère, ma grand-mère, mon grand-père et mon oncle travaillaient sur les marchés d’Ivry-sur-Seine. Dans la cour, le garage et la chambre froide s’accumulaient des cartons et des cagettes remplis de fruits et légumes. Quand je passais devant, c’était comme un cours de géographie, j’avais l’impression de voyager de la Bretagne à l’Afrique du Sud, de l’Italie à la Guadeloupe, du Kenya à l’Espagne, le monde était invité à ma table et j’y trouvais des ananas, des bananes, des artichauts, des tomates, des oranges, des haricots verts, des avocats et des pommes bien sûr.

Marchés d'Ivry-sur-Seine au début des années 70, mon père et mon oncle. Que mettons-nous aujourd'hui sur les plateaux de la balance ?
Marchés d’Ivry-sur-Seine au début des années 70, mon père et mon oncle. Que mettons-nous aujourd’hui sur les plateaux de la balance ?

Et puis il y avait aussi ce que moi je considérais comme un jouet et l’enfant que j’étais adorait jouer avec les balances. Je m’amusais avec les vieilles bien sûr, je n’avais pas le droit de toucher aux plus modernes ! J’essayais  de trouver le bon équilibre entre les plateaux ou au contraire de provoquer des déséquilibres. Inévitablement, cela m’inspire encore aujourd’hui quelques comparaisons avec nos moyens de communication.

Si la télévision est un poids en laiton de 10 kilos, on ne peut pas mettre sur l’autre plateau un autre poids de 10 kilos ou même deux poids de 5 kilos. Quel serait l’intérêt du jeu ?

De plus il n’y avait pas – je répète ce mot – la nécessité de refaire la même chose mais au contraire il y avait la volonté d’inventer quelque chose de différent et d’établir un équilibre grâce aux nouvelles possibilités offertes par le web.

Sur l’autre plateau de la balance, on allait d’abord placer des milliers de poids en laiton de moins d’un gramme, ce sont les premiers blogs puis devant la multiplication des blogs, la matière change, fini l’alliage de métaux, on y mettrait désormais des éléments végétaux, plus légers, plus utiles et recyclables.

Le paysage médiatique de ce côté de la balance se confond presque avec la nature, il est plus écologique et moins envahissant.

En 2015, l’empreinte écologique était la principale différence entre le journaliste et le blogueur. Le journaliste voyageait en avion à l’autre bout du monde parfois, il arrivait à la rédaction et repartait aussitôt sur les lieux de l’actualité en voiture ou en scooter, il assistait à toutes les conférences et à la fin entre un cocktail et l’autre, il mangeait à tous les râteliers ! Ses articles étaient encore imprimés sur du papier journal et les invendus repartaient dans le coffre d’un break dont le moteur était exclusivement un diesel. Un manège qui valait à Paris, l’oscar de l’irrespirabilité. En revanche, le blogueur contrôlait tout avec un simple iPad de chez lui, dans un bar, dans une salle de conférence ou en voyage. Il faisait ses publications d’un simple mouvement de ses doigts. L’important est de comprendre une chose très simple :

il bloguait là où il se trouvait et non pas là où on l’envoyait, là où on lui disait d’aller.

Voilà ce que nous étions encore en 2015. Mais si en 2055, on est tous ici sur cet île, 50 blogueurs triés sur le volet, les plus suivis, les plus influents, c’est que nous avons repris la forme d’un poids en laiton de 10 kilos, oubliant que la force du blogueur résidait dans la légèreté de ses articles, de ses mouvements et de son état d’esprit.

Nous, blogueurs, on a marché sur la lune et les journalistes sont restés à terre. On a renversé la tendance, du moins pensons-nous, mais c’est l’inverse qui s’est produit au regard de l’empreinte écologique.

Ce n’est pas le futur qui était prévu, le futur qui était contenu dans l’intention de ce média, ce n’est pas notre futur, c’est le futur de nos ainés, de nos prédécesseurs. Ce n’est pas notre place. Ce n’est pas notre temps. C’était pourtant notre heure.

Si le Digital Storyteller part de son histoire, ici mon grand-père, c'est pour ensuite explorer des territoires encore inconnus. Le blogueur est comme un marchand, il ne peut servir qu'une seule personne à la fois !
Si le Digital Storyteller part de son histoire, ici mon grand-père, c’est pour ensuite explorer des territoires encore inconnus. Le blogueur est comme un marchand, il ne peut servir qu’une seule personne à la fois !

Le blogueur est comme un marchand

Il y a une photo que je garde en mémoire comme un trésor. C’est celle de mon grand-père sur les marchés qui sert un client. Une photo qui représente pour moi la réalité car je n’ai jamais connu mon grand-père. Une photo vivante car elle me raconte l’histoire d’un homme qui m’a aimé dans le futur et qui m’a transmis un héritage énorme.

C’est un marchand, et je me dis que le blogueur est comme ce marchand, il ne peut servir qu’une seule personne à la fois. C’est le vent de fraîcheur que le blogueur authentique apportait en 2015 et qu’il n’a plus en 2055. (1)

L’article d’un blogueur ne peut pas se mesurer en millions de lectures mais dans le retour d’un seul lecteur qui aura été touché par un mot, une métaphore, une idée, une anecdote, une phrase ou un paragraphe. Un retour qu’il transforme en quelques mots sur les réseaux sociaux, sur le blog ou un message privé. S’il n’y en a qu’un seul, vous savez déjà que vous avez bien fait d’écrire cet article. C’est pour cette raison profonde que les commentaires d’un article de blog sont au moins aussi importants que l’article en lui-même. Cela on ne peut pas le dire d’un article imprimé sur du papier journal ou le papier d’un livre, c’est la spécificité d’un article de blog et c’est ce qui a fait la popularité du blog.

Oui, mais voilà, on a voulu ressembler aux autres, à l’esprit des mass médias, des magnétiseurs et cette spécificité s’est finalement évaporée avec le temps.

Blogueur, Community Manager, Digital Storyteller, Web Designer, etc. autant de nouveaux métiers nés avec l’avénement du web, autant d’occasions de façonner ces métiers grâce à notre créativité et notre savoir-faire, et au cours des années qui ont suivi, autant d’occasions d’être des pionniers, autant d’occasions gâchées.

Cette île, c’est pour nous une île perdue.

Pourtant, j’ai décidé d’y rester. Je vais céder à cette tentation qui m’a toujours taraudé l’esprit. Cet exil n’a rien de glorieux, c’est même un échec. L’échec de ne pas avoir su pendant mon existence métropolitaine – je vais fêter dans quelques jours mes quatre-vingt-sept ans – réaliser ma nature. Je suis né pour incarner une passion, celle de m’exprimer grâce au blog. Je l’ai fait mais au mépris des règles du blogueur.

Cet exil est un échec, cet exil est une punition, cet exil sera peut-être une rédemption, cet exil sera peut-être une renaissance.

Comment suis-je arrivé sur cet île ? Quel est ce vent qui m’a poussé sur ce rivage ? Que s’est-il passé ?

J’ai imité nos ainés et j’ai utilisé leurs canaux. J’ai fait du neuf avec du vieux. Concrètement ça a donné ça : je voulais faire du 100% numérique, avoir mon label puis j’ai imprimé des livres sur l’art, la cuisine et même le foot à plusieurs milliers d’exemplaires, le plus fort tirage a été un conte poétique et philosophique avec comme personnage principal mon ami footballeur Vincenzo Montella, j’ai organisé des concours à tire-larigot pour mes clients en faisant gagner des trucs et des machins, quand j’ai voulu créé un nouveau réseau social, j’ai couru après les interviews dans la presse et aux journaux télévisés, alors, comme un joueur de foot ou un acteur, j’ai pris un agent, ma notoriété a fait un bond mais je ne la dois pas à mon blog mais à ma présence comme chroniqueur dans une célèbre émission, alors j’ai vendu des tee-shirts avec mes citations, j’ai signé un contrat mirobolant avec la plus grosse compagnie mondiale pour imaginer un slogan et un produit commercial, et puis je me suis mélangé au gotha pour être toujours là dans les grands événements et finir immanquablement à me nourrir de Finger Food. L’esprit encombré et les doigts gras, je me suis éloigné de mon monde. Etre VIP n’est pas dans l’ADN du blogueur.

Pendant ce temps-là sur le web, les mêmes messages irréfutables passent à longueur de journée sur les réseaux sociaux. C’est une nouvelle pensée unique. Je la nourris.

Même si je ne suis pas le seul à avoir dévié de mon chemin initial, je ne jette la pierre à personne.

C’est trop difficile de faire autrement. Pourquoi est-ce si difficile ? Parce qu’il faut bien vivre ! Ou survivre, si vous préférez. Parce qu’il faut manger et régler son abonnement à internet. Parce que ceux qui vous paieront ce droit de survivre s’intéressent au commun, à l’ordinaire, à la normalité, à ce qu’ils ont l’habitude, à ce qu’ils pensent  et surtout pas à l’exceptionnel, à l’extraordinaire, au différent, au personnel et à l’inconnu.

C’est ainsi qu’ils utilisent les objets et les hommes !

Enfin, c’est ce que je croyais jusqu’au jour où cette fameuse compagnie me demande d’imaginer quelque chose qui n’a jamais été fait. Incrédule et malgré mon âge, j’ai accepté avec enthousiasme.

Je participe alors à la conception de l’iMoon, l’objet le plus sophistiqué de tous les temps, le plus performant de tous les temps et il est loin d’être ordinaire car il nous donne la faculté d’aller contre-courant. C’est un voilier qui irait contre le vent et qui remonterait les courants, il est plus fort que la nature qui nous entoure, il est surnaturel.

Je vous le répète, cet exil est un échec. J’espère qu’il ne sera que provisoire. A moi de le transformer. Comment ? Je vous donne quelques pistes.

  • parler-ecrire-2Cet exil, je serai seul ici et je veux le rester, devrait être un exemple pour enseigner aux blogueurs à ne pas suivre les autres.
  • Cet exil devrait aussi être un exemple pour les plus jeunes. Ne venez pas sur l’île déserte, moi j’y suis mais j’ai 87 ans. Vous avez un univers à découvrir, il vous faudra tomber mille fois les genoux dans la souille et vous relever mille fois les mains sales avant de céder à  la tentation de l’île déserte.
  • Cet exil devrait me permettre de vous enseigner le bon usage de l’iMoon, le pensez-vous ? Hé bien non,  ce n’est pas la bonne méthode. Je ne vois pas cet objet comme un objet mais comme un prolongement de moi-même, un instrument qui vient compléter ma nature humaine, une sorte de main qui aurait une fonction spécifique celle d’écrire ce qu’il y a en moi.  Je suis comme un guitariste ou un violoniste, j’ai enfin trouvé mon Stradivarius, ma Stratocaster, l’instrument pour m’exprimer et cet instrument a une âme. Et vous le comprendrez en suivant les chroniques de ma vie sur cette île, car je suis le seul à connaître les réelles fonctions de l’iMoon, car ce que vous ne savez pas encore est que je les ai toutes imaginées, voire rêvées, avant que des ingénieurs ne les réalisent. Je suis là pour m’exercer et devenir un virtuose.

Ce que je vous dis aujourd’hui est peut-être un peu désordonné, ce n’est pas forcément structuré. Je n’ai pas l’habitude de ne pas écrire mon discours avant de prendre la parole, je n’ai pas eu le temps, du coup, j’ai oublié quatre ou cinq autres idées que j’avais en tête et pris dans mon élan j’en ai trouvé des autres ! Si je les retrouve, ça sera l’objet d’un nouvel article sur mon blog. Ca y est mes amis, j’en ai récupéré une, mais… heu… regardez, regardez, les secours arrivent, visiblement, je n’ai plus le temps de parler, alors j’écrirai !

Une dernière chose, comme je vous l’ai demandé merci de tenir secret ce discours encore quelques heures, je ne voudrais pas que ma fille apprenne sur sa montre que j’ai décidé de rester sur cet île. Tiens Thomas, voudrais-tu lui remettre ce message pour moi s’il te plaît ? Après avoir marché sur la lune (Walking on the moon), je trouvais amusant de mettre un message dans une bouteille (Message in a bottle), The Police est le groupe qui a accompagné mon adolescence. La preuve que chaque chose que l’on reçoit a son importance et chaque moment de notre vie a un sens. Les détails mes amis, n’oubliez jamais de soigner les détails.

Quand elle l’aura lu, vous pourrez bloguer.

Adieu mes amis. »

Thomas le serra fort dans ses bras, prit la bouteille et éclata en sanglots.

à suivre… (le chapitre III sera prochainement en ligne)

Denis Gentile

(1) : « Le web, c’est mieux que le supermarché », article écrit en 2011 et qui développe déjà cette idée. A lire aussi : Le degré zéro de l’éditorial !

Lire ou relire le premier chapitre en cliquant sur la photo
Lire ou relire le premier chapitre en cliquant sur la photo

Les encouragements de Vincenzo Montella

J’ai écrit des articles sur le talent, des articles sur l’importance d’encourager, des articles sur l’inutilité des critiques, des articles contre les idées reçues, des articles sur l’humanisme, des articles sur l’authenticité, des articles sur la solitude, des articles sur le rêve, des articles sur l’amitié.
Tous ces articles sont le fruit de rencontres et il y en a une qui représente toutes ces idées que je défends dans mes textes. Cette personne a pour moi valeur d’exemple et sans lui je n’aurais pas eu la force d’écrire tout ce que j’ai écrit. Explications.

 

« 21 février 2011, Vincenzo Montella vient d’être nommé ENTRAINEUR de l’équipe professionnelle de football de l’AS ROMA. C’est un ancien (37 ans en juin !) joueur international italien.

Pourquoi un joueur de foot sur More Than Words ? Quel est le rapport entre un sportif et la littérature ou la culture sur le web ?

Réponse n°1 : More Than Words se veut un blog à contre-courant comme je l’explique dans la rubrique About. Il n’est donc pas étonnant de retrouver des personnages imprévus dans mes articles, plus connus, moins connus ou même imaginaires.

Réponse n°2 : La philosophie de ce blog est aussi de lutter contre les idées reçues, les préjugés. Pourquoi voudriez-vous qu’un sportif soit forcément un inculte ?

Réponse n°3 : Viincenzo Montella a beau être Napolitain et donc un beau parleur, c’est une personne qui tout au long de sa carrière et de sa vie a souvent montré d’aller au-delà des mots.

Réponse n°4 : Parce que j’ai eu la chance de bien connaître Vincenzo.

Vincenzo Montella lisant mon livre, le Passant Florentin en 2001. C'est prémonitoire, car depuis trois ans il est l'entraîneur de l'équipe de Florence, la Fiorentina !
Vincenzo Montella lisant mon livre, le Passant Florentin en 2001. C’est prémonitoire, car depuis trois ans il est l’entraîneur de l’équipe de Florence, la Fiorentina !

Sans Vincenzo Montella, je n’aurais jamais publié le PASSANT FLORENTIN. Il a été un des premiers à écouter mes textes et à m’encourager. Il a été un des premiers à acheter mes livres et à les offrir à ses amis. Il est d’ailleurs celui qui a acheté le plus de livres !

La photo a été prise à Disneyland Paris. Il a en main la première édition du Passant Florentin. Ce qui m’intéresse dans cette image est le symbole. Certains d’entre vous verront pour la première fois un footballeur lisant un LIVRE. J’ai bien dit un livre et pas un journal comme l’équipe ou la Gazzetta dello Sport. Cette photo est parfaite pour illustrer notre lutte contre les clichés.

Une petite anecdote pour cerner la mentalité de Vincenzo, pour comprendre la mentalité d’un vrai champion. Dans les dernières minutes d’un match, il subit une faute. L’arbitre aurait dû siffler penalty. On est à 1 partout. La Roma aurait pu gagner ce match. Les réactions se déchaînent contre le malheureux arbitre. Vincenzo avait marqué le but de son équipe. Mais lui, à contre-courant, il réagit autrement.

« Ce n’est pas l’arbitre qui nous a empêché de gagner cette partie. J’ai marqué un but, il y avait bien faute sur moi, mais j’ai aussi manqué 2 ou 3 autres occasions de but. J’ai fait plus d’erreurs que l’arbitre. J’aurais dû concrétiser mes occasions pour nous mettre à l’abri des aléas d’un match. »

Avant de critiquer les autres, il faut se regarder et je vous assure le monde se portera mieux. Moins d’agressivité et plus de réflexion, c’est l’un des objectifs de ce blog. J’ai consacré un article entier à ce thème et ce n’est pas un hasard : « Sur les réseaux sociaux, critique bien ordonnée commence par soi-même ! »

Vincenzo Montella a commencé par entraîner pendant un an et demi l’équipe des jeunes de Rome. Cette équipe a disputé 26 matchs et les a tous remportés !! Un record pour un entraîneur. Vous aurez tous compris en lisant l’anecdote précédente pourquoi il est arrivé à un tel résultat. S’il réussit à faire la même chose avec les pros, ce serait formidable. Vincenzo Montella, entraîneur de l’une des plus grandes équipes de foot, c’est une véritable révolution. Nous devons vraiment souhaiter qu’il réussisse. Ca ne sera pas facile. Sinon, il retournera entraîner les jeunes, car ce matin, ceux de l’AS Roma sont un peu tristes, leur mentor, leur maître à penser et à jouer, est retourné dans la cour des grands. »

24 mars 2015, quatre ans plus tard. Vincenzo Montella est considéré comme le meilleur entraîneur de club en Italie. Son équipe actuelle, la FIORENTINA est en course dans toutes les compétitions en Italie et en Europe, elle pratique un jeu spectaculaire et ses joueurs l’apprécient pour ses compétences et ses valeurs humaines.

Sa réussite est méritée et il mérite d’être mieux connu en France. Comme un exemple à suivre.

Denis Gentile

Le blogueur et la tentation de l’île déserte

« L’homme souvent regrettait son retour dans le monde,
qui ne pouvait, malgré ses agréments, lui rendre la tranquillité de sa solitude. »

CHAPITRE I

La navette spatiale s’est échouée sur une plage. Comme un catamaran poussé par des vents forts, elle a glissé et tangué sur l’eau avant de s’arrêter brusquement sur le sable d’une île du Pacifique. La rentrée dans l’atmosphère a créé des turbulences qui ontrendu pratiquement ingouvernable la navette. Mais c’était sans compter sur l’habileté et la force de son capitaine de bord qui allait réussir l’amerrissage le plus spectaculaire de tous les temps.

Il s’agissait du dernier voyage inaugural de la première liaison touristique entre la Terre et la Lune. Chaque voyage était réservé à une catégorie professionnelle. Les politiques, les chefs d’entreprise, les banquiers, les agents de voyages, les agents immobiliers, les architectes, les scientifiques, les présentateurs télé, les photographes, les écrivains, les artistes, les geeks et enfin les blogueurs. A chaque fois, cinquante d’entre eux avaient pris place dans le spacebus « Jules Verne ». Aucun d’entre eux n’a payé son billet d’embarquement (qui avait la forme et la dimension d’un ticket de métro parisien) car quelques heureux gagnants avaient participé à une loterie mondiale et les autres étaient tout simplement invités. C’était une immense opération de marketing.

Combien de temps encore le blogueur résistera-t-il à la tentation ?
Combien de temps encore le blogueur résistera-t-il à la tentation ?

1455 – 2155

Pour ce dernier voyage, chaque blogueur a reçu le nouvel iMoon, une tablette dernière génération qui permet d’avoir une connexion internet où que vous soyez, du sommet de l’Everest, au milieu de la forêt amazonienne ou du Sahara et bien sûr même sur la Lune. De plus, elle fonctionne sans batterie, aucune recharge n’est donc requise. Durant les 48 heures de cette expédition, les cinquante blogueurs ont diffusé plus de mille articles dans toutes les langues du monde. Mais le chiffre le plus impressionnant concerne le nombre de lectures : plus de 5 milliards ! Même la Bible n’avait pas eu autant de lecteurs depuis sa première impression, c’était il y a sept cents ans jour pour jour, le 23 février 1455. Christophe Colomb n’avait pas découvert l’Amérique et Leonardo Da Vinci n’avait pas encore trois ans.

Et ce n’est rien en comparaison de ce qui se produira par la suite, quelques minutes après l’amerrissage.

Car cette catastrophe n’a fait aucune victime et ce sont cinquante blogueurs survivants, cinquante naufragés qui racontent leur aventure en direct sur le web. Deux articles battent tous les records. D’abord celui du blogueur chinois qui totalise en moins de vingt-quatre heures près d’un milliard de lectures et celui du blogueur français, le plus âgé. Dans moins d’un mois, il célébrera ses 87 ans. C’est le sage, le patriarche de cette tribu, un humaniste reconnu. Tous les blogueurs de l’expédition l’avaient interviewé et ses phrases les plus célèbres devenaient des citations que tous les habitants de la Terre connaissaient par cœur.

Dans l’attente de l’arrivée des secours, ils sont tous là réunis en cercle autour de lui. Il prend la parole en anglais:

« I’d like to tell you a story. In order to do so, first turn off your iMoon, I want you to keep the story secret…  until I tell you, so. For now, just listen to me, listen to the story… » (1)

A la fin de son récit, ils ont d’abord applaudi puis ils sont allés lui serrer la main, un par un, comme pour lui dire au revoir.

Une heure plus tard, un paquebot arriva sur place. Les blogueurs et les membres de l’équipage embarquèrent.

A leur retour sur la terre ferme, une foule immense attend les blogueurs bien sûr, mais surtout le capitaine de la navette. Le blogueur français a publié un article retraçant l’histoire de ce héros qui a réussi à préserver la vie de tous les passagers. Une histoire vraie pleine d’humanité qui a ému aux larmes en quelques minutes toute la planète.

« Son destin était écrit dans l’histoire de son  homonyme  : John Soldini (2) . Cette île porte désormais naturellement son nom, je l’ai baptisée ce matin. »

Il y avait une grande confusion. Imaginez un tableau, sur le fond le peintre a dessiné un groupe avec des centaines de personnes qui s’agitent, et un peu décalé sur la gauche, une femme élégante se détache. Le peintre a gardé la même échelle, elle n’est pas plus grande que les autres personnages, mais sa seule présence attire le regard de l’observateur.

Elle cherche un visage mais c’est quelqu’un d’autre qui s’approche d’elle et lui parle en italien avec un accent québécois.

« Buon giorno, il tuo padre non c’è. Ma non ti preoccupare lui sta bene, molto bene. Tieni, mi ha dato questa bottiglia per te ! » (3)

C’est une « bouteille à la mer » ! Elle retire le bouchon, puis secoue la bouteille. Un morceau de papier tombe par terre. Elle le ramasse, le déplie et lit le message :

« J’ai fini par le faire pour de vrai. J’ai cédé à la tentation… » 

En illustration, il a griffonné des vagues, une île minuscule et un palmier, on aurait dit le dessin d’un enfant. Tout en fronçant les sourcils, elle esquissa un sourire.

« A force de raconter des histoires sur son blog, il a voulu vivre l’un de ces récits qu’on entend et qu’on lit dès sa plus tendre enfance. Le mythe de Robinson Crusoe. Combien de fois quand j’étais petite l’ai-je entendue improviser des « il était une fois un homme sur une île déserte… » ? A chaque fois le protagoniste faisait des choix de vie non conventionnels, il avait des habitudes étranges aux yeux des autres,il suivait des règles qu’il s’imposait à lui-même. Ces choix, ces habitudes et ces règles constituaient son exil. Il vivait hors de ce monde. Et puis, il y a aussi cette photo sur son écran de veille où il mime, une pomme dans sa main, la lutte contre la tentation. C’était en février 2015. Il a donc résisté quarante ans avant de croquer cette pomme.»

La valeur des mots

Reed Jobs (le fils de Steve) avait pris contact avec lui. Le contrat de sa vie. Il devait tout simplement trouvé un slogan pour le lancement de l’iMoon. Un contrat énorme puisqu’il toucherait un dollar sur chaque vente dans le monde pendant un an ! Les prévisions tablent sur un chiffre entre cinq cents millions et un milliard de ventes. C’est sa fille qui avait négocié les conditions. Cinq mots pour un minimum de cent millions de dollars par mot. Il tenait là sa revanche car sa carrière de blogueur avait commencé par une série d’articles dans lequel au cours d’un entretien d’embauche on lui posait la question :

C’est bien beau tout ça, mais moi à mon client, comment je les vends vos mots ? Une animation en flash avec du son et un design à faire pâlir d’envie, je peux la facturer plusieurs milliers d’euros. Mais vos mots, c’est combien ? »

Cent millions de dollars ! Même dans son imagination la plus folle il n’aurait pas pu répondre et espérer un tel chiffre. La seule réplique sensée aurait été :

« Mes mots sont trop chers pour vous, cher monsieur ! »

Et quel est ce slogan ? Cette phrase qui allait envahir le monde et conquérir des millions d’êtres humains ? Il fallait trouver une idée qui soit à la fois sensée et exagérée, à la fois banale et profonde, à la fois forte et légère, une idée qui associée à l’objet ne laisse pas indifférent et lance un débat pour alimenter les réseaux sociaux. Ce slogan est :

« La solitude n’existe plus ! »

C’est sorti comme ça, de la même façon qu’un musicien trouve une mélodie ou qu’un auteur pose ses mots sur cette mélodie. Une inspiration simple et fulgurante.

C’est sorti comme ça, en levant les yeux du texte dans lequel Michel Tournier décrit Robinson comme « le  héros et la victime de la solitude ».

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iMoon, sortie prévue le 23 février 2155 

Ce slogan sied comme un gant aux capacités techniques du produit et à sa philosophie.

« Mon père a toujours tenu à ce que ses actes soient conformes à ses paroles. En affirmant aussi fortement que la solitude n’existe plus, il a donc voulu vivre ce slogan. Il est donc resté sur cette île déserte. Mais il ne l’aurait jamais prémédité, il attendait une ouverture, une possibilité, une circonstance favorable. Il attendait que le destin lui offre une opportunité. Et cet accident a immédiatement déclenché l’attitude à adopter, dans son cerveau cela aura été, croyez-moi je le connais sur le bout des doigts, plus rapide que l’allumage de la flamme d’une allumette. »

C’était aussi le sens qu’il entendait donner à son blog qui reprend le titre d’une célèbre chanson rock acoustique : « More Than Words ». Un énorme succès, plusieurs millions de disques vendus dans le monde, des milliers de reprises, des accords que tous les guitaristes connaissent et jouent dans les salles d’attente des aéroports. Mais aujourd’hui, plus de cinquante ans après la sortie de cette chanson, son blog est devenu un succès encore plus grand et sa notoriété a dépassé celle de cette chanson.

Il a même réalisé son rêve puisqu’il a co-écrit les paroles de trois albums de Nuno Bettencourt, le compositeur de « More Than Words ».

Il est donc resté seul sur cette île déserte. Seul mais avec un objet extraordinaire, l’iMoon, avec lequel il continuera à bloguer et à rester en contact avec sa famille, ses amis, et ses relations professionnelles.

C’est exactement ça la tentation de l’île déserte. Tenter de vivre seul, technologie le permettant. Et c’est la vie qu’il avait commencé à vivre quarante-cinq ans plus tôt.

Car pour céder à la tentation de l’île déserte, l’île déserte n’est pas nécessaire.

On peut vivre sur une île déserte en plein Paris ou se fabriquer une cabane dans son jardin. Plutôt qu’à Robinson Crusoe, on ressemble alors à Vendredi.

« Je suis l’aborigène de mon domicile, un autochtone de ma ville et un… sauvage aux yeux de mes voisins ! »

On se coupe physiquement du reste du monde, au moins partiellement, le contact avec les autres ne se fait plus avec le toucher et l’odorat, rarement avec la parole, mais avec l’ouïe et la vue, le plus souvent avec les mots et les images. Mais le plus important, c’est le rôle de la raison. Contrairement à ce qu’un naufragé risque en vivant seul sur une île déserte, on ne perd plus la raison, c’est même l’inverse qui se produit, on est vraiment concentré sur notre raisonnement. On prend le temps de réfléchir avant d’écrire et d’échanger, il n’y a pas la pression des regards fixés sur vous, la clepsydre est inépuisable et si votre interlocuteur s’en va, il reviendra plus tard.

Quand on s’éloigne du monde traditionnel, celui qui nous porte à sortir de chez nous,  on se fabrique une solitude. Grâce à cet objet, énonce ce slogan, la solitude n’existe plus, même si on ne sort pas de chez nous. Ce paradoxe va encore plus loin car c’est justement quand une chose n’existe plus qu’on finit par la réinventer. Elle prend une nouvelle identité.

La Mer de la Tranquillité

« Il existait une forte et sérieuse expression dans son regard et un détachement des choses ordinaires qui l’entouraient comme s’il avait été plongé dans la méditation. L’homme souvent regrettait son retour dans le monde, qui ne pouvait, malgré ses agréments, lui rendre la tranquillité de sa solitude. »

IMG_2104Ces mots sont de Sir Richard Steele, un écrivain et journaliste irlandais qui a rencontré au début du XVIIIe siècle Alexander Selkirk, un pirate écossais dont l’histoire a inspiré Daniel Defoe pour son roman « Robinson Crusoe ».

Changeons le contexte en mettant en scène ce personnage au XXIe siècle. C’est ce que le blogueur français veut tenter mais c’est aussi ce que des millions d’internautes vivent tous les jours depuis le début de l’ère numérique. Ils ont créé un isolement, leur île déserte située au milieu de la mer de la tranquillité.  Cette Mer de la Tranquillité que les blogueurs embarqués dans le spacebus « Jules Verne »  viennent justement de visiter sur la Lune. Une solitude qui pousse, pour reprendre les mots de Richard Steele, à la méditation.

Mais alors que Alexander Selkirk vivait une solitude pure et absolue, le blogueur isolé sur son île vit une solitude relative car il a en main son iMoon. Cela revient à dire que si Alexander avait eu dans ses mains un iMoon, il n’aurait pas pu prétendre être complètement seul.

« La solitude n’existe plus ! »

L’iMoon, l’objet le plus sophistiqué et simple de l’histoire de l’humanité, a enterré la solitude.

Elle n’existe plus mais on la cherche comme un pirate cherche un trésor. Et cette quête est source de retour sur soi, de questionnement et de méditation.

C’est le processus même du blogueur, par exemple, celui qui est en train d’écrire cet article.

Il a dix-sept ans quand il lit « Vendredi ou les Limbes du Pacifique » de Michel Tournier. C’est sur ce livre qu’il sera interrogé quelques mois plus tard à l’oral du bac de français pour un piètre résultat, écrasé qu’il était par la pression du contexte.

De l’iPad à l’iMoon, il a eu entre les mains des instruments qui lui ont permis d’éviter de vivre encore des situations aussi pénibles.

En plus de ça, il était à un âge où on se contente de répéter ce que d’autres ont déjà pensé. Alors quand l’examinateur pose une question plus précise et personnelle, le malheureux candidat bafouille car il n’a pas les moyens de répondre. Il tremble car les fondations ne sont pas suffisamment consolidées.

Mais ce moment, il l’a bien vécu, il existe encore quelque part en lui. Il suffit alors de peu de choses pour provoquer l’étincelle qui va éclairer son intérieur, si sombre d’habitude. Notre corps a bien quelques fenêtres comme les yeux et il faut les ouvrir bien grands pour faire entrer la lumière. C’est ce qui s’est passé en voyant miraculeusement au sommet d’un tas de livres la couverture du « Vent Paraclet ». C’était comme une apparition du Saint-Esprit (le Paraclet).

Immédiatement, il fait le rapprochement entre cet homme qui est en train de taper frénétiquement sur son clavier et l’homme qui s’agite, l’âme en peine, sur une île déserte.

La différence réside dans le fait que le naufragé pirate du XVIIIe siècle gardera pour lui ses réflexions alors que le naufragé blogueur du XXIe siècle les transmettra presque simultanément au monde entier.

Nos vies sont faites de boucles et en restant sur cette île déserte suite au naufrage de la navette spatiale, le blogueur français a reconnu l’une d’entre elles. Il avait donc l’opportunité de boucler cette boucle.

Alexander Silkirk n’existait plus aux yeux du monde, le blogueur naufragé existe encore car il a la possibilité de garder le contact avec les autres.

« La solitude n’existe plus ! »

L’iPad avait commencé à effriter la solitude, l’iMoon, l’a pulvérisée.
Ou presque, car le libre arbitre existe encore. Et ceux qui choisiront de ne pas acheter l’iMoon pourront encore vivre de vrais moments de solitude.

à suivre… (car il reste de nombreuses questions en suspens et des rebondissements à raconter)

CHAPITRE II

Denis Gentile
Sous le clavier du Digital Storyteller, votre histoire deviendra fascinante
Sous le clavier du Digital Storyteller, votre histoire deviendra fascinante

En complément de cette histoire, je vous invite à lire l’article « Le récit d’un storyteller est faussement autobiographique ». J’apporte quelques précisions sur le contenu de ce texte et sur le storytelling.

(1) «  Je vais vous raconter une histoire. Mais avant, éteignez votre iMoon car j’aimerais que cette histoire reste secrète encore quelques heures jusqu’à ce que je vous donne mon feu vert. Ecoutez-moi attentivement.  » Merci à Chris Simon pour la traduction de cette phrase.

(2) Giovanni Soldini est un navigateur italien. En 1999, lors d’une course en solitaire autour du monde, il va secourir la navigatrice française Isabelle Autissier.

(3) «  Bonjour, ton père n’est pas ici. Mais sois tranquille, il va bien, même très bien. Tiens, il m’a donné cette bouteille pour toi ! »

L’inspiration n’est pas que littéraire, c’est le principe de ce blog. Trois titres du même groupe illustrent musicalement cet article : The Police avec « Walking on the Moon », « Message in a Bottle » et « So Lonely ».

Le récit d’un storyteller est faussement autobiographique

Je suis un blogueur qui fait du storytelling. En racontant des histoires sur des blogs, je prends des aspects de ma propre existence et je les mets en scène dans un autre contexte. Certains de ces aspects sont autobiographiques et ils sont le squelette qui va permettre à l’histoire de tenir debout. 

Retour à la réalité d'un jour de février en 2015
Retour à la réalité d’un jour de février en 2015

Mais l’imagination transforme la réalité. On peut donc dire que mon récit est faussement autobiographique. C’est évident quand j’évoque le futur, des faits qui n’ont pas eu lieu. Il y a un autre piège : croire que je m’invente le futur que je souhaite vivre. Ce n’est pas forcément le cas et encore moins dans « le blogueur et la tentation de l’île déserte ». Cette anticipation est une métaphore pour nous aider à mieux comprendre quelque chose de notre époque, mais elle n’est pas l’expression d’un désir de solitude sur une île déserte ou d’un voyage sur la Lune. Mes désirs pour mon avenir sont complètement différents et je ne les exprime pas dans ce scénario.

D’autant que ce scénario prendra un autre sens quand les autres chapitres viendront s’ajouter à celui-ci.

Sous le clavier du Digital Storyteller, votre histoire deviendra fascinante
Sous le clavier du Digital Storyteller, votre histoire deviendra fascinante

Ma prise de distance par rapport au caractère autobiographique de cette histoire s’exprime dans un détail : je ne donne pas de nom au protagoniste de l’histoire. Je me contente de le nommer en le désignant comme étant « le blogueur français ».

D’autre part, quand je dis que « l’imagination transforme la réalité », il ne s’agit pas seulement de l’imagination du storyteller, mais aussi de l’imagination du lecteur. Par exemple, j’ai des idées assez précises sur les caractéristiques de l’iMoon, je n’ai pas voulu les inclure dans ce texte pour laisser la liberté au lecteur de l’imaginer.

C’est l’un des rôles fondamentaux d’un bon storyteller. Le lecteur doit pouvoir s’approprier le texte. Pourquoi ? Afin qu’il puisse à son tour raconter cette histoire.  Il le fera s’il parvient à transformer le récit à sa façon en y ajoutant des détails que l’auteur n’a jamais mentionnés. 

L’histoire s’anime, elle est vivante et elle devient « multi-autobiographique ». Pardon , je voulais dire faussement « multi-autobiographique » !
Denis Gentile

Blog Collection

Ce titre  sonne comme une chanson rock,
mais ses interprètes sont des blogueurs qui font du storytelling.
Leur album, c’est ce blog et ils diffusent leurs morceaux sur les réseaux sociaux.

Down to the river (un conte de Noël)

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Le restaurant « L’affable » dans le centre de Cannes. Leur spécialité : le soufflé au Grand Marnier.

Denis et Thomas sont à Cannes. Ils déjeunent ensemble au restaurant «L’affable ».

« Le storytelling est à la littérature ce que le rock est à la musique. La littérature est en train de vivre  au début de ce XXIe siècle, une révolution comparable à ce que la musique a vécu dans la deuxième moitié du XXe siècle. »

Alors j’aimerais te lire un texte que je trouve très rock.

  • Ok Thomas, je serai heureux de t’écouter.
  • Chaque matin, il fallait se lever, se laver, se raser, s’habiller, boire son café et sortir de son chez soi, puis seul et anonyme se frayer un chemin entre les blocs de ciment, de métal et de chair.

Denis consulte le blog d’Abdelhamid sur son iPad et retrouve la phrase qu’il avait en tête.

« Je descends les 4 étages qui me séparent du rez-de-chaussée en soulevant  une petite valise achetée des années auparavant. D’un pas cadencé à la juste vitesse, la sortie m’attend et je franchis,  le fameux rectangle dessiné dans la pierre de taille. A droite, c’est à droite que je dois aller pour gagner la gare au plus vite. Je prends la rue à une allure plus vive mais toujours avec la même fluidité et ce sans rencontrer d’obstacles. En poursuivant ma route, en costume marine sur mesure et chaussures parfaitement cirées je sais que je fais forte impression et je sens les visages se tourner à mon passage.  Un magnifique soleil vient caresser mon visage et m’invite à lever la tête une seconde afin d’admirer le ciel. »

  • C’est vrai et la suite, tu vas voir, présente encore des similitudes.
  • Dès la première bouffée d’air, il pouvait s’adonner à sa maladive cigarette guérisseuse de ses maux stressants. Assis devant son bureau en noyer, il fixait l’horizon limité par les étages supérieurs du palace d’en face. Alors naissaient les milliers et millions idées pour faire avancer le monde, ou plus exactement, les milliers et millions d’idées pour permettre à sa compagnie  de marcher sur le monde ! Autant d’idées, autant de dollars et avec les dollars, la reconnaissance des caïds des buildings frontaliers. Et d’autres matins, la routine laisse place à une autre routine, l’évasion à bord d’une décapotable aseptisée vers des îles isolées à la rencontre des femmes aux bijoux les plus brillants.

C’est facile la vie, il suffit un jour de gribouiller sur un bout de papier la silhouette d’un personnage au rictus sympathique et de lui donner la bonne parole à délivrer à tous les terriens. « Rien de neuf, affirme notre tout-puissant protagoniste, Jean-Baptiste et Jésus sont passés par là bien avant moi. » Voilà en quelques mots, le portrait de Michael Power, un bien modeste publicitaire à la culture hautement biblique !

Né à Denver, il n’a plus remis les pieds dans sa ville natale depuis neuf ans et dix-sept jours, date de départ de son irrésistible ascension sociale New-Yorkaise.

A ce propos, es-tu déjà allé à New-York ?

  • Non Thomas je connais bien San Francisco, Chicago, Madison et la Floride mais pas New-York. Quand j’ai écrit l’article  « Et si on allait vivre à New-York ? », j’ai demandée à Nancy Freyermuth, une amie rencontrée sur les réseaux sociaux en 2011 qui est originaire de cette ville.

Denis reprend son iPad et clique sur cet article.

– Ecoute ce qu’elle dit Thomas :« Les new-yorkais sont comme moi ou je suis comme eux « spontanés » (j’ai eu ma première immersion dans cette ville assez jeune), ils prennent et vivent le présent sans calcul.

Ce qui rend cette ville unique à mes yeux c’est son mélange des genres : des quartiers effervescents et d’autres très calmes avec un esprit de village, des gens qui courent partout mais qui s’arrêtent dans Central Park pour nourrir les écureuils, la musique jouée spontanément partout, le calme de la nuit, la discussion facile, l’aide spontanée quand on est perdu.

Le fait d’être là avec eux et seule en même temps, je me sens toujours touriste là-bas incognito et libre. J’ai mes adresses, mes repères mais j’évolue à mon rythme en accord avec moi-même, avec toujours de jolies rencontres, des moments forts vécus et sans lendemain sans aucune obligation. On ne cherche pas forcément à partager autre chose que ce moment, gravé à jamais dans nos mémoires, ni forcément à se revoir. »

  • C’est exactement ça, je discuterais bien avec elle. Je reprends le cours de mon récit :
    Habitué à courir les grands espaces, il se retrouve prisonnier dans des intérieurs aussi coquets que réduits. Elevé dans la chaleur et l’hospitalité d’une famille catholique, il n’a de malheureux et brefs contacts avec sa mère que grâce au téléphone de la société et n’a plus mis les pieds qu’une misérable fois dans une église. C’était pour le mariage d’u collègue et d’une mannequin, depuis ils ont divorcé. « On devient adulte lorsqu’on réussit à s’échapper de son enfance, philosophe-t-il. Quitter ses racines et oublier les traditions inculquées dans les livres d’histoire, voilà la bonne méthode pour vivre une vraie vie libre et moderne. »
  • Je vois que ton héros n’est pas à cours de phrases toutes faites ! J’intitulerai cette première partie d’un ironique « Portrait d’un géant »
  • J’anticipe alors le titre de la deuxième partie : « Un autre chemin »  et je poursuis le récit :

La routine est ennuyeuse et se voir répéter inlassablement les gestes de la vie quotidienne rend le réveil encore plus difficile. Enfant, on se dit qu’il est beau de prolonger nos rêves. Pendant nos longues nuits illustrées et romancées, nous parlons aux animaux, regardons les étoiles et imaginons un ami lointain jouant de la flute. Mais plus tard à l’âge adulte, Michael se bat pour ne plus céder à ces faibles pensées romantiques, il se culpabilise un instant puis retourne et se noie dans sa moderne stricte réalité.

Huit décembre 1993, 8h31, les nuages se laissent transpercer par quelques rayons de soleil.

  • Thomas, là tu deviens aussi précis que Morgane Sifantus. Son roman dont le tome 3 devrait bientôt être publié est un modèle du genre. La précision de certains détails doit attirer l’attention de lecteur et créer en lui une attente qui se transformera enchantement quand il en saisira le sens.
  • Bottines importées d’Italie impeccablement cirées, veste en cachemire achetée à Paris délicatement enfilée…
  • Je t’interromps encore, mais ça c’est du Abdelhamid Niati tout craché. Il va bien rire en lisant ton texte. Je crois même que certains vont aller à croire que Thomas Redworn, c’est en fait Abdelhamid Niati ! Heu.. reprends ton récit :
  • … un dernier coup d’oeil à ce ciel de si bon augure, il sort enfin, appelle l’ascenseur, attend deux minutes et ne voit rien venir. Il décide alors de descendre les mille marches des cinquantes étages qui le séparent du dehors. Entre-temps, le ciel s’est obscurci. Légèrement en retard, il décide d’éviter les grandes avenues si noires de monde et il s’engage dans de petites rues inconnues mais qui le mèneront, sait-il, à destination. La tête baissée et les yeux attentifs, ne boulant pas risquer d’endommager la fine croute de cuir de ses souliers, il se remémora ce poème de Robert Frost appris à l’école :

« Deux routes divergeaient dans la forêt, j’ai pris la moins fréquentée et c’est ce qui a tout changé ! »

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Illustration tirée du livre « Le Passant Florentin » illustrant la citation de Robert Frost. Le dessin est de Koffi Apenou

Et il comprit qu’il avait choisi pour la première fois dans sa vie, comme le poète, la voie la moins fréquentée, celle où personne ou presque n’osait vraiment s’aventurer, pratiquement inexplorée. Pourtant ce côté-ci de la ville offrait bien des avantages. Ainsi, il évitait les bousculades, les gaz des voitures et la fumée des autres cigarettes. Il se revoyait plus jeune et de couper à travers champs. Une impression de déjà vu.

Soudain, une pluie diluvienne s’abattit. Aucun abri pour le protéger, alors il se mit à courir vite, plus vite, encore plus vite. Le nuage envolé vers d’autres cieux, il pu reprendre son souffle en marchant lentement. Trempé jusqu’aux os, il hurla contre Jupiter et accusa tous les Dieux de vouloir la fin du monde et la sienne en premier lieu. Il retire sa veste puis aperçu au loin une frêle silhouette.

Assis sur le bord du trottoir, un gamin pauvrement vêtu regardait l’eau déferler dans le caniveau. Michael se rapprocha. L’enfant tout ruisselant oscilla la tête et murmura d’une voix fragile :

« J’aime la pluie, oh oui j’aime la pluie répéta-t-il avec un brin supplémentaire d’émerveillement dans sa voix. Vous savez pourquoi ? Parce que avec la pluie, il y a des rivières devant ma maison. J’aime voir couler les rivières, j’aime voir les choses que les hommes jettent par terre s’éloigner. »

Michael esquissa un sourire et regarda autour de lui, il ne votait qu’un viel hangar et une immense façade de en briques aux fenêtres condamnées. Il demanda : « où habites-tu mn garçon ? »

« Ici, répondit-il, j’y construit ma maison. Mais j’ai peur qu’un jour la pluie cesse. La pluie, c’est l’eau venue du ciel d’une source divine où les anges ont l’habitude de boire. Et sans eau, la vie n’existe pas, la vie ne se renouvelle pas, la vie meurt. Il n’avait pas plu depuis dix-sept jours. Alors cette nuit, j’ai remis mon sommeil à plus tard et j’ai prié. J’ai prié pour que Dieu creuse le lit d’une rivière. »

  • J’ai une amie blogueuse qui se décrit comme un zèbre à carreaux qui évoque parfois les anges dans ses articles. Je suis curieux d’entendre son interprétation sur ton histoire Thomas.

Pendant ce temps-là, le dessert arrive mais cela n’empêche pas Thomas de continuer son récit et de distraire Denis.

  • Il sortit un harmonica de sa poche et commença à jouer quelques notes. Puis, il s’interrompit un instant pour dire : « Regarde, regarde il y a un chien qui boit dans ma rivière et là ce petit chat gris qui hésite à tremper ses pattes, c’est beau hein, dis-moi, c’est beau, c’est vraiment beau ! » Et il reprit la mélodie sans son harmonica mais en chantant :

« … down to the river, and into the river we’d dive, Oh down to the river we did ride… »

  • C’est une de mes chansons préférées. C’est même ma chanson préférée de Bruce Springsteen. Tu as construit ton histoire autour d’une chanson comme j’ai construit ce blog. Demain, si tu es d’accord on va publier ce texte. Il a sa place sur More Than Words. C’est bien la preuve que le storyteller est un rocker et quel rocker, The Boss !
  • Sa voix tremblait d’émotions mais aussi de froid. Michael le couvrit de sa veste. En confiance, l’enfant ajouta : « Tu sais, ici je construis ma maison car les maisons se construisent près des rivières, mais un jour je partirai, j’irai bien plus loin, je suivrai ma rivière. »

Un moment de silence. Puis Michael éternua, renifla et s’excusa. Il devait absolument s’en aller. En dix ans, il n’avait jamais été en retard. En guise d’adieux, il lui demanda « quel est ton nom ? » « Luca, je m’appelle Luca. »

« Au revoir Luca, bonne chance. »

Il partit, le coeur plus vivant que jamais et il entendit une voix toute proche lui souffler :

« Tu sais, un jour j’irai plus loin que ma rivière et que toutes les rivières de la Terre. J’irai dans l’univers et tu viendras avec moi. »

Michael se retourna, il n’y avait plus personne. Il regarda un dernier moment l’eau qui coule dans le caniveau puis rejoignit la grande avenue sans même s’apercevoir que le soleil pointait toujours son regard, que le sol était sec et qu’il était le seul au milieu de la foule à être complètement trempé. Ici, il n’avait jamais plu.

Perdu dans son émerveillement, il se sentait différent, il ne sait pas encore vraiment pourquoi, mais il se disait :

« Enfin j’existe, étrangement j’existe, autrement, autrement, j’existe autrement ! »
  • Merci Thomas pour cette belle histoire.
  • Merci Denis pour ce déjeuner, c’est très bon ce que l’on mange ici. Je reviendrai. Voici le texte de l’histoire. Et Joyeux Noël à tous 🙂

Thomas Redworn a écrit cette histoire et Denis Gentile l’a destructurée !