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Denis Gentile se prend pour Michel-Ange ! Le blogueur est-il un artiste ? (Part II)

Suite de l’article « Denis Gentile se prend pour Michel-Ange ! Le blogueur est-il un artiste ? », lire la première partie : « Le blogueur et la fascination du lieu »

Le blogueur est le prototype de l’artiste moderne !

Frank Zöllner est un historien d’art allemand et professeur à l’université de Leipzig. Voici ce qu’il a écrit dans l’avant-propos de l’Œuvre complet de Michelangelo.

J’ouvre le livre situé à ma droite et je recopie fidèlement ses mots :

«… Michel-Ange dut son ascension rapide au rang de premier artiste d’Italie à la fois à son talent et à son excellent tissu de relations sociales;

– que son succès fulgurant lui permis très tôt de traiter pratiquement d’égal à égal avec ses commanditaires;

– que son statut tout à fait exceptionnel le prédestina à devenir le prototype de l’artiste d’expression moderne qui put se prendre lui-même pour sujet de son art et ce à un degré inconnu avant lui

– que son indépendance le plaça dans une position qui lui permit de faire presque à sa guise des entorses aux conventions iconographiques, et même au principe d’imitation de la nature qui venait de s’imposer dans l’art;

– enfin que Michel-Ange put ainsi conférer à ses œuvres une multiplicité de plans sémantiques et une autonomie esthétique qui allaient couler de source après lui, mais qui était sans précédent à son époque

Relisez ce texte, une fois, deux fois, autant de fois que nécessaire. Puis reprenez le cours de cet article. Ou bien, arrêtez-vous là, vous avez lu l’essentiel, le reste est superflu.

J’ai mis en caractère gras, les points qui correspondent au descriptif du blogueur.

Voici donc notre syllogisme :

Michel-Ange est un artiste (le plus grand)
Les caractéristiques du blogueur sont les caractéristiques de Michel-Ange
Le blogueur est donc un artiste !

Mon syllogisme est-il bien présenté ? Je compte sur mes copains de fac et profs de philo, Xavier Bodinaud et Pascal Jacob (cours-philosophie.fr le cours par internet de Pascal Jacob), pour me corriger… sans complaisance ! (1)

Face à l'œuvre de Michel-Ange, je me sens petit forcément, mais j’en subis aussi l’influence.
Face à l’œuvre de Michel-Ange, je me sens petit forcément, mais j’en subis aussi l’influence.

Revenons avec Francis Benett au texte de Frank Zöllner.

– Précisons immédiatement mon cher Francis que le talent de Michel-Ange est incomparable et on ne se mesure pas à lui.

Mais le talent n’appartient pas seulement au plus grand artiste de tous les temps. Au contraire, tout le monde a du talent ! Plus ou moins, c’est certain. Mais le degré d’évaluation de ce talent nous importe peu ici. L’important est d’être conscient d’avoir du talent, de l’exercer et de l’exprimer. Si chacun d’entre nous ouvrait un blog pour parler de son talent alors le paysage de l’information se transformerait complètement. Exit les drames, exit les médisances, exit les guerres, on pourrait enfin déjeuner en paix !

– Exact Denis, le talent est le point commun de tous les êtres humains. Le blog qui permet enfin à chacun d’entre nous de le faire savoir. On a donc tous la vocation à devenir des blogueurs.

– Un bémol tout de même : en France, contrairement à d’autres pays où le problème est moins répandu, beaucoup (et je vous laisse chiffrer ce beaucoup) ne savent pas écrire.

Savoir écrire ne signifie pas être un écrivain. Il s’agit simplement d’être capable de construire des phrases (sujet + verbe + complément et… ponctuation) avec une orthographe correcte qui ne soit pas une entrave à la compréhension du texte.

– Tu es donc en train de dire qu’il y a un besoin crucial et urgent de rédacteurs web.

– Oui, pour rendre l’air de la blogosphère plus sain et respirable. Les mots sont l’oxygène des blogs. (Cela nous permet de faire le lien avec l’article précédent  : Le Community Manager et la Ville Fantôme)

redacteurs-web-blog

– L’avenir appartient vraiment aux rédacteurs web ! Crois-tu que Michel-Ange aurait ouvert un blog ?

Ma réponse fuse sans la plus petite hésitation :

– Oh que oui ! Je vois au moins deux bonnes raisons. Michel-Ange aime écrire. D’ailleurs, il n’est pas seulement reconnu comme sculpteur, dessinateur, peintre et architecte, c’est aussi un poète. Ensuite, il a entrenu une importante correspondance avec sa famille, ses amis, ses commanditaires, mécènes, fournisseurs et collaborateurs. Le blog lui aurait facilité la vie. Il aurait obtenu des réponses plus rapides et le blog lui aurait permis de faire pression sur certains de ses interlocuteurs.

– En raison notamment de son excellent tissu de relations sociales ?

– Exactement. Tu n’imagines pas l’impact qu’un tweet ou un article de blog de Michel-Ange aurait pu provoquer. Et il a fait tout ça sans nos moyens de communication modernes. C’est phénoménal.

Le David de Michel-Ange à la Galleria dell'Accademia, Firenze
Le David de Michel-Ange à la Galleria dell’Accademia, Firenze

C’est ce que chacun d’entre nous construit sur les réseaux à sa propre échelle. Facebook, Twitter, Google Plus, LinkedIn, Viadeo, Copains d’avant & Cie nous permettent de créer un tissu social. Ce tissu social fait de nous des Community Managers. Et cela s’exprime simplement quand on transmet des messages sur ce que l’on aime.

Le tissu de relations sociales de Michel-Ange est constitué de véritables amis, de personnes qu’il a rencontrées et qui ont toutes été subjuguées par son talent. Il a changé leurs vies et tous rêvaient d’être un jour à ses côtés, à son service.

– Il y avait donc une vraie communauté autour de Michel-Ange dont il était l’incontestable « Manager ».

– Oui Francis et le cœur de cet engouement est la reconnaissance par tous de son talent. Car vois-tu, il détestait les mondanités, il détestait les attitudes hypocrites, il détestait la futilité. Une chose est certaine, il valait mieux ne pas trahir sa confiance. Il n’allait pas dans les salons pour distribuer des sourires et des compliments. Bien au contraire, il avait un caractère irascible, prêt à exploser à tout moment.

– Si je te suis bien, son moyen de communication idéal aurait donc été le blog ?

– Absolument, en 2013, Michel-Ange aurait aussi été un blogueur.

– Mine de rien, on vient d’ajouter une troisième raison et on va en évoquer une quatrième. Car selon Frank Zöllner, Michel-Ange est « Le prototype de l’artiste d’expression moderne qui put se prendre lui-même pour sujet de son art » C’est l’argument le plus évident puisque le sujet d’un blog ou son origine, c’est son auteur. Sinon, ce n’est pas un blog, c’est un site.

michel-ange-more-than-words– Si aujourd’hui nous pouvons nous prendre comme sujet de nos blogs, c’est parce que Michel-Ange l’a fait cinq cents plus tôt avec un talent inégalé. Il a ouvert la voix et lui a donné ses lettres de noblesse.

Le talent de Michel-Ange est une loi, une loi que chacun d’entre nous peut appliquer à lui-même. Ce n’est donc ni de l’égoïsme, ni de l’égo mal placé, c’est être civilisé.

– Et c’est, dans certains cas, être un artiste.

– En effet Francis, dans certains cas !

– Avoir une passion, parler de sa passion et devenir une référence dans ce domaine ne sont pas des éléments suffisants pour définir l’artiste.

– Non, il faut identifier le sujet d’un art. L’œuvre du sculpteur est la sculpture, l’œuvre du peintre est le tableau ou la fresque, l’œuvre d’un écrivain est le roman, l’œuvre d’un acteur est son interprétation d’un rôle, mais quelle est l’œuvre du blogueur ?

– Son blog !

– Alors, il doit faire en sorte que son blog ait des qualités esthétiques remarquables et une créativité qui permette d’établir que son œuvre soit originale. Le blog ne doit pas être la copie d’une œuvre déjà existante. Il doit exister par lui-même.

– Et tu en connais ?

– Non !

– Moi non plus, le blogueur n’est donc pas un artiste même s’il en a les caractéristiques.

– Pas encore Francis.

– Tu exclues donc aussi que Denis Gentile soit un artiste ?

– Oui, j’aimerais bien te dire le contraire, mais je n’ai pas encore créé une œuvre originale, qui n’existerait pas sans ce support. Aujourd’hui par exemple, on discute comme des philosophes sur la méthode. Notre dialogue n’a aucune valeur littéraire.

– On a donc répondu à la question de notre article. Il nous reste à conclure.

– Pas du tout Francis, je vais t’expliquer pourquoi.

la suite…

Denis Gentile

pascal-jacob-philosophie(1) : Voici l’expertise (et la leçon) du professeur de philosophie Pascal Jacob sur ce syllogisme :

« Deux observations : La première, c’est que les termes d’un syllogisme ne sont jamais des singuliers. Mais ce n’est pas trop grave.

La seconde, c’est que tel qu’il est construit, ton moyen terme est insuffisant. 
Michel-Ange est un artiste (le plus grand)
Les caractéristiques du blogueur sont les caractéristiques de Michel-Ange
Le blogueur est donc un artiste !
Ton moyen terme est double : Michel-ange n’est pas la même chose que ses caractéristiques (ce ne pourrait-être le cas que si Michel Ange était Dieu)
En fait il faut soit partir de la définition du prédicat de ta conclusion (artiste), soit construire ton argument comme un exemple (donc avec 4 termes)… »

Je choisis la deuxième solution, il faut donc 4 termes. Merci Pascal.

Vous pouvez retrouver Pascal sur son site : cours-philosophie.fr

 

xavier-capodano-a-firenzeEnvie de lire la suite ? C’est ici : « On a perdu la notion du temps …Ce temps est lenteur et cette lenteur va à contre-courant des règles édictés sur le web… »

1 – 2 – 3

 

Si Alice Heyligers était un mot, elle serait…

Questionnaire « More Than Words » #19

(Intro : 12 syllabes, comme un alexandrin, en plus de votre nom et prénom pour vous présenter. Qui êtes-vous ?)

 Alice Heyligers* : « Je est un autre ! »

A– Si j’étais un nom commun au féminin, je serais…. la rosée.

B– Si j’étais un nom commun au masculin, je serais… le feu.

C– Si j’étais un adjectif, je serais… gentille.

D– Si j’étais un adverbe, je serais… évidemment. 

E– Si j’étais un verbe à l’infinitif, je serais… être.

F– Si j’étais un verbe conjugué, je serais… observant.

G– Si j’étais un mot qui a changé ou changera ma vie, je serais… la sagesse.

H– Si j’étais une expression, je serais… ah bon ?

I– Si j’étais la première lettre d’un mot, je serais… A.

J– Si j’étais le mot d’un autre (lire les autres interviews), je serais… apprendre. (1)

K- Si j’étais un mot employé à tort et à travers, je serais… n’importe quoi.

L – Si j’étais un nom de domaine en .com ou .fr, je serais… café philo.fr

M– Si j’étais un mot d’une langue étrangère, je serais… love.

N– Si j’étais un mot dont je ne connais pas la définition, je serais… célibertaire.

O– Si j’étais un mot clef pour Google, je serais… relation.

P– Si j’étais un mot inventé, je serais… plimbookr.

Q– Si j’étais un mot que je trouve laid, je serais… triste.

R– Si j’étais un jeu de mots, je serais… légère.

S– Si j’étais un mot à aimer, je serais… comblée.

T– Si j’étais un mot que j’ai du mal à prononcer, je serais… embarrassée.

U– Si j’étais un mot à avaler, je serais… du chocolat.

V– Si j’étais le mot de trop, je serais… indigestion.

W-Si j’étais ‘More Than Words’ (littéralement ‘plus que des mots’), je serais… libre.

X- Si j’étais le mot que je n’ai pas encore réussi à placer dans mes réponses, je serais… ennuyée.

Y– Si j’étais un mot à répéter parmi mes réponses, je serais… étonnée.

Z– Si j’étais mon dernier mot, je serais… morte.

(Explications : si vous souhaitez commenter vos réponses. Vous avez 101 mots, pas un de plus !)

Alice n’a pas commenté ses réponses.

* Une phrase trouvée sur facebook : « Nous sommes incapable de répondre à cette simple question : « Qui êtes vous ? ». Pourquoi ? Sans doute parce que comme le dit Rimbaud : « Je est un autre... ». » Lire l’intégralité.

(1)  Si Cécile Talec était un mot…

Pourquoi un mot plutôt qu’un autre? Posez vos question, les commentaires sont ouverts.

—–

A qui le tour ? C’est à vous, si vous étiez un mot, vous seriez…

Téléchargez le questionnaire puis envoyez vos réponses à auteur@morethanwords.fr 

© « Si j’étais un mot… » concept, design, textes et réalisation Denis Gentile & Patrizia Bonatti-Gentile

O Capitaine ! Mon Capitaine !

Les articles “L’étonnement est le début du blog” et « Le blog est un organisme vivant » sont dédiés à M. Marcel Clément. Mais qui est Marcel Clément ?

 

Quand résonnent ces mots de Walt Whitman, je pense immédiatement à un professeur. Pas celui interprété par Robin Williams dans « Le Cercle des Poètes Disparus », mais à l’un de mes anciens profs de philo. : M. Marcel Clément.

 

La première rencontre a eu lieu en octobre 1986. C’est étrange, il me reste une image en noir et blanc. Comme s’il était un personnage d’un autre temps

Il savait tellement de choses. C’était un homme fascinant. Il avait fait mille métiers, il avait rencontré tous les grands de ce monde et il avait un don pour raconter des histoires qu’il puisait dans son expérience. Il avait pour nous le regard d’un père pour ses enfants. Je me sentais comme son fils qui lui demandait sans cesse de me lire un conte de fées. Quand il parlait de Socrate, Platon et Aristote, j’avais l’impression qu’il les avait déjà rencontrés.

Aujourd’hui, je me souviens de ces cours et les phrases de mon dernier article sont certainement, inconsciemment, les siennes.

Mon prof de Philo

Ma dernière rencontre date de 1991, je crois. Dans son bureau à la rédaction de son journal, car il était aussi journaliste. Je lui faisais part de mes débuts en tant que journaliste, notamment à France-soir. Je lui exprimais une certaine amertume. Une déception aussi. J’étais très éprouvé par ce métier. Plus précisément, par ce milieu. Un milieu presque mafieux. Pourquoi ? Parce que vous avez l’impression que tout le monde veut votre peau. Moi, je voulais juste écrire et raconter mes rencontres. Et dans mes articles, je retrouvais des mots qui n’étaient pas les miens. C’est le rôle du rédacteur en chef : changer vos mots jusqu’à en changer le sens pour qu’ils deviennent plus polémiques et plus vendeurs. Et si j’en crois le commentaire d’André de Booking Tables  (l’article publié au final sera tronqué), les choses n’ont malheureusement pas vraiment évolué. Alors, j’ai décidé de m’éloigner ce milieu malsain. Je n’y suis retourné qu’aujourd’hui. Grâce au blog, je maîtrise mes sujets et mes phrases. Personne ne vient travestir mon message. Je me sens libre et serein. C’est une des raisons qui m’ont incité à écrire que « le blog est l’avenir de la presse écrite ».

Une prophétie

Il m’a écouté et s’est inquiété pour moi. Il m’a donné quelques conseils. Mais, ce que je retiens de cette dernière rencontre, c’est une sorte de prophétie. Une prophétie qui, à première vue, se révèle fausse. « Denis, je ne sais pas pourquoi, mais je vous vois à la télé. Je ne sais pas dans quel rôle, mais je vois votre futur professionnel à la télé ! C’est une image floue, mais je vois votre image sur un écran. »

En 1991, on n’imaginait pas encore ce qu’était internet. Il a donc fait une interprétation sur la réalité d’alors. Aujourd’hui, il faut traduire cette prophétie pour l’adapter à notre réalité dominée par internet. J’apparais bien sur des écrans. Mais ce ne sont pas des écrans de télévision mais les écrans de nos ordinateurs. Sur un réseau, bien plus puissant que celui des ondes télés et radios.

Il avait vu juste avec ses lunettes qui dépassaient du cadre de sa tête, mais surtout avec son regard si profond qu’il pouvait lire à l’intérieur de votre âme et de votre coeur.

Aujourd’hui, je navigue sur le web. Et sur le navire de ma vie, il y a un capitaine. Ce capitaine, c’est vous M. Marcel Clément. « O Capitaine ! Mon Capitaine ! »

Le 8 avril 2005, mon Capitaine a rejoint son ami Aristote. Depuis, ensemble, ils parlent de philosophie et d’étonnement.

Votre élève pour la vie, Denis Gentile.

PS: Marcel Clément a écrit une trentaine d’ouvrage. Notamment, La Soif de la Sagesse.

Marcel Clément rencontre Jean-Paul II, ils sont décédés la même semaine en 2005 ! Destins croisés ?

Remerciements à François-Xavier, son neveu, qui m’a envoyé et permis d’utiliser ces 2 photos.

Cet article est parue sur l’ancienne version de More Than Words, le 4 avril 2011.

Noblesse, dangers et mort de l’opinion !

Les opinions règnent en maître sur le web. Est-ce une bonne chose ? Une mauvaise chose ? Avant de répondre et pour éviter de tomber dans le piège de… l’opinion, nous voulons d’abord définir avec rigueur le mot OPINION.

Nous avons donc demandé à Pascal Jacob, professeur de philosophie, de nous expliquer cette définition : « Un assentiment de l’intelligence qui adhère à une proposition en conservant un doute. »

L’opinion est suspecte. On la dit changeante, manipulable, et nécessairement fausse. En effet, par définition, l’opinion ne sait pas, elle n’est pas la science. Mais d’un autre côté nous trouvons la science prétentieuse, et la vérité dangereuse. Car prétendre avoir la vérité, c’est rejeter l’autre qui est dans l’erreur. Et nous savons ce qu’il en est de la science sans conscience.

Noblesse et dangers de l’opinion

Il y a une noblesse de l’opinion. Le philosophe la définit comme une adhésion de l’intelligence, une adhésion qui advient non pas du fait d’une évidence ou d’une démonstration, comme c’est le cas pour la science, mais du fait de la volonté. J’adhère non pas parce que je sais, mais parce que ma volonté m’incline à le faire. Cette adhésion est donc mêlée d’une certaine retenue, qui vient de ce que l’on est prêt, s’il le faut, à préférer la vérité à l’opinion. Encore faut-il le vouloir et y consentir. C’est là le problème de l’opinion, c’est que l’on s’y accroche. Car la volonté, qui fait que l’on consent à adhérer à une idée qui n’est pourtant pas évidente, la volonté donc peut elle-même être le jouet des passions, comme le désir ou la haine. Freud fait là-dessus une remarque intéressante : Distinguant l’erreur de l’illusion, il montre que l’illusion est une erreur dont le motif est notre désir. Sans doute y a-t-il des opinions manipulées par le désir, désir de domination, de sécurité et mille autres encore.

La véritable opinion, vécue comme telle, est une étape nécessaire, et parfois indépassable. Nécessaire, parce que la vérité ne nous apparaît que progressivement. C’est vrai, depuis Descartes nous aimons l’évidence. Mais de l’aveu même du philosophe français, nous ne pouvons facilement distinguer la vraie évidence de la fausse évidence.

On peut voir dans l’opinion une certaine humilité, et parfois un vrai réalisme. C’est qu’il y a des matières, que le philosophe appelle des matières contingentes, qui ne peuvent donner lieu qu’à des opinions : quel est le meilleur candidat aux présidentielles ? Faut-il abandonner l’euro ? 

Mort de l’opinion

Mais le défi majeur aujourd’hui est de discerner ce qui relève de l’opinion de ce qui relève de la science. Car il y a autant d’erreur à prétendre à la science dans ce qui relève de l’opinion (c’est l’erreur fréquente de Marx), que de prétendre que tout n’est qu’opinion quand on peut accéder  à la science. C’est l’erreur du relativisme.

Ainsi nous croyons parfois que tout est relatif, et que par conséquent toutes les opinions se valent. Or c’est là la mort de l’opinion. Aussitôt, l’opinion relativiste devient tyrannique, car elle prétend rendre absolue la position relativiste et ouvre ainsi la porte à tous les arbitraires. 

Ainsi, paradoxalement peut-être, la noblesse de l’opinion consiste à croire en la vérité.

Pascal Jacob
Professeur de Philosophie

L’opinion est plus réelle que Dame Vérité

Pour une définition actuelle de l’opinion, peut-être n’est-il pas la peine de monter sur ses grands chevaux philosophiques. Car j’en entends encore, platoniciens ou lycéens dans l’âme (allez savoir), qui se piquent d’opposer opinion/vérité (en donnant à cette dernière le double primat ontologique et axiologique) comme si cela suffisait. Bien sûr que cela a longtemps suffi : au siècle des classiques encore, Spinoza assénait son fameux « veritas est adequatio rei et intellectus »(1), et l’opinion, reléguée au rang malaimé des postulats et vraisemblances, ne valait guère le précieux sésame du jugement vrai.


Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Madame Vérité a lourdement chu de son trône : on lui préfère la connaissance scientifique, moins idéale, pour sûr, mais mieux palpable ; et bien peu commettent encore l’erreur de les confondre.

Pour comprendre ce revirement, il suffit par exemple, de constater l’affrontement et la complémentation des théories de la physique quantique et de la physique classique. Ou, face à un problème relatif au comportement de la lumière, d’hésiter un moment entre une approche ondulatoire et une approche particulaire de celle-ci. Ou même de voir quelle application mettent les scientifiques à recalculer des constantes pourtant connues de longue date ou à remettre en doute des théories que jusqu’alors on croyait « en béton ».Car une chose n’est vraie que jusqu’à preuve du contraire, et la science elle-même, après les grands emballements rationalistes du XVIIème siècle, a dû revoir ses prétentions à la baisse : son but n’est plus de saisir d’une seule poigne la vérité mais de la cerner de modélisations crédibles. Elle relève donc plus du postulat souple que de la certitude. Et c’est là que je souhaitais en venir : ne nous contentons-nous pas, souvent et même dans les domaines les plus rigoureux et pointus de l’existence, de vraisemblance plutôt que de vérité ?Et lorsqu’à l’image des philosophes nous planchons sur la vérité à tout prix, ne tombons-nous pas sur un os ?Et finalement, sur d’autres plans tout à fait étrangers à celui de la vérité (la politique, le que-faut-il-faire, les choix de vie), qu’est-ce qui nous guide ? Notre opinion, je crois. Cette si précieuse fréquentation du vraisemblable qui est la nôtre.

Justine Neubach

(1) : NDLR : Spinoza reprend alors une définition conçue quelques siècles plus tôt par Thomas d’Aquin. En Français : « La vérité est l’adéquation de l’intelligence au réel. »

ETONNEMENT : Début de la philosophie et… du blog !

Aristote enseignait que « l’étonnement est le début de la philosophie ». Ce principe est l’un des meilleurs conseils que l’on puisse donner avant de se lancer dans l’aventure du blog. Avec Francis Benett, nous avions fait un bond vers le futur. Cette fois-ci, nous allons faire un tour dans un passé encore plus lointain.

Que s’est-il passé au VIe siècle avant notre ère en Grèce ? Nous sommes plus précisément à Milet, sur les côtes de l’actuelle Turquie. La nature est prodigieusement belle. On y respire un air pur et iodé, on y admire un ciel azur et étoilé, les paysages sont à couper le souffle. C’est dans ce berceau que la philosophie est née.  C’est cette nature qui a rendu curieux ces femmes et ces hommes. Comme un enfant qui tend le doigt et qui dit « oh ! » en montrant un arbre, une fleur, un jouet, un animal ou le nez de son papa.

Les premiers philosophes sont comme des enfants qui s’étonnent de tout ce qu’ils voient, entendent, sentent, touchent et goûtent. Cet étonnement, ils l’ont transformé en interrogation en cherchant la ou les causes de ce monde sensible. Ils vont faire de nombreuses erreurs dans leurs interprétations. Thalès expliquait que « l’eau est le principe et l’élément de toute chose ». car il avait observé que ce qui est vivant est humide et ce qui est mort se dessèche. On pourrait aussi nommer Anaximandre, Anaximène, Héraclite et Parménide. Vous en conviendrez,  ce ne sont pas les plus grands philosophes. D’ailleurs, vous n’en avez peut-être jamais entendu parlé. Mais, ce sont des précurseurs.

La nature a changé

Que se passe-t-il de nos jours avec le web ? Il y a d’abord le même phénomène de balbutiement. Comme l’enfant, l’internaute s’exprime imparfaitement. Il ne sait pas bien comment utiliser ce nouvel outil et il accumule les fautes, en particulier les fautes d’orthographe. Le contenu des blogs français est souvent affligeant. Mais en contrepartie, leurs auteurs peuvent revendiquer le titre de précurseurs. De toute façon, dans quelques années, on en entendra plus parler. Il faudra bien passer un jour à l’âge de raison. En 2011 ?

Vingt-sept siècles plus tard, le décor naturel a changé. L’air n’est plus si pur, on ne voit plus les étoiles dans les grandes villes et les lignes à haute tension encombrent la beauté des paysages. Nos interrogations ne sont plus les mêmes et notre étonnement se traduit différemment.  Alors naissent les blogs sur la lutte contre la pollution (Respire le periph’), contre certaines lois (Owni est né en avril 2009 en France lors de la bataille contre la loi Hadopi), contre… je vous invite à compléter la liste dans les commentaires. Est-ce encore de l’étonnement ?

Qu’est-ce que l’étonnement ?

Une rose suffit à provoquer l’étonnement

 

L’étonnement (ou l’admiration) exprime un désir de savoir qui naît en nous quand on voit un effet sans en connaître la cause, ou quand la cause dépasse notre capacité à comprendre. L’étonnement n’est pas l’ignorance. Bien au contraire, une personne qui s’étonne apprend quelque chose de nouveau et qu’elle ne s’imaginait pas. Cet étonnement provoque même du plaisir et de la joie.

Mais quand on écrit un article contre quelque chose, quel qu’en soit le bien-fondé, on éprouve surtout de la colère et de la tristesse. En ce sens, on ne peut pas dire que l’étonnement est le principe de ces blogs. Lorsque notre bon petit rédacteur s’indignait dans les premiers articles contre les réactions de certaines agences web qui ne comprenaient pas l’utilité et la valeur des mots, il ne faisait pas autre chose. On ressentait sa colère.

La réalité a donc transformé notre façon de penser. Mais, il y a encore des raisons de s’étonner dans notre monde. Parmi elles, je citerai notamment l’art. Ce sera l’objet du prochain article…

L’idée que l’étonnement est le début du blog est plus constructive. Elle permet d’envisager un nouveau foisonnement culturel. Le web deviendrait alors le nouveau berceau de l’humanité. Comme l’a été le siècle de Périclès.

Redécouverte

L’étonnement s’exprime aussi dans la redécouverte. C’est ce qui s’est passé à la Renaissance. Michel-Ange a redécouvert l’art antique. Notamment des grands sculpteurs grecs (pour ne pas sortir du contexte).  Un article peut être l’occasion de redécouvrir un film avec Clint Eastwood, un roman d’Agatha Christie ou des personnages de Jules Verne. Le patrimoine culturel de l’humanité est une source inépuisable d’inspiration et d’émerveillement (autre traduction pour étonnement).  C’est de cette façon que l’on peut réussir à étonner les autres. En retrouvant en vous, quelque chose qui un jour, lors d’un voyage, d’une lecture, d’un événement, d’un cours ou d’une exposition, vous a émerveillé. C’est, par exemple, l’idée de départ de ce blog  qui pose la question suivante : « Quels sont les textes qui ont changé votre vie ? »

Vous invitez les internautes à découvrir ou redécouvrir des textes extraits d’un roman, d’un dialogue de film ou de paroles d’une chanson. Les personnes qui visitent ce blog sont à la fois ravies de fouiller au fond d’eux pour retrouver ces mots et de lire vos propositions. L’étonnement est garanti ! C’est ce que l’UNESCO appelle le Patrimoine culturel immatériel. Et nous pourrions tous y contribuer.

Le monde des blogs ne se divise pas pour autant en deux. Entre ceux qui choisissent l’étonnement et ceux qui ont choisi d’exprimer leur colère. Chacun de nous exprime aussi bien l’un que l’autre. Ca dépend des moments. L’important est que la balance penche toujours un peu plus du côté de l’étonnement. Alors, je vous invite à bloguer en gardant à l’esprit ce principe :

« L’étonnement est le début de la paix ! »

Denis Gentile

Cet article (publié pour la première fois sur le blog NetZ) est dédié à la mémoire de M. Marcel Clément, mon ancien professeur de Philosophie.