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En lançant ma version unplugged de More Than Words, j’ai voulu insister sur le storytelling. Mais quelle est la fonction de celui qui fait du storytelling ? Rien de mieux qu’une histoire pour l’expliquer !

Il était une fois un petit garçon qui comptait ses pas et faisait attention à ne pas mettre le pied sur les jointures et les crevasses entre les morceaux d’asphalte.

Il reste extrêmement concentré car il doit alterner des pas de fourmi, des pas de girafe et des sauts de kangourou. Il ressemble à un farfadet qui fait des acrobaties dans la grisaille banlieusarde.

Pour bien jouer, il doit éviter les pas de fourmi sinon il ne pourra plus battre son record. Son meilleur score date déjà d’il y a plus d’un mois, 463 pas entre l’école du Petit Ivry et le pavillon, pourtant, il a grandi et mesure déjà un mètre quarante. C’est le plus grand garçon de sa classe. Même s’il y a quatre filles qui le dépassent. Mais la roue tourne.

Son regard est toujours dirigé vers le bas. Le monde autour de lui est encore trop haut. Les H.L.M. sur sa gauche et les poteaux des lampadaires juchés en plein milieu du trottoir. S’il devait lever les yeux, il aurait un vertige à l’envers.

Un Digital Storyteller à Disneyland Paris, le lieu par excellence du storytelling. Il n'y a pas que le texte, la photo aussi doit raconter une histoire.

Un Digital Storyteller à Disneyland Paris, le lieu par excellence du storytelling. Il n’y a pas que le texte, la photo aussi doit raconter une histoire.

Dans son cartable, il a sa dernière rédaction. Le sujet était vaste. Il fallait raconter une histoire. Il avait choisi d’inventer une nouvelle aventure du Petit Nicolas et ses copains. Il a eu un excellent neuf sur dix. Sauf que, ce n’était pas la meilleure note. Pierre, un rouquin aux cheveux en brosse et avec des taches de rousseur, avait obtenu un dix sur dix. Mais il n’avait rien à redire, l’histoire de Pierre était bien meilleure et à pleurer de rire. Il avait tout simplement raconté un truc qui lui était arrivé le week-end d’avant alors qu’il jouait dans son jardin, il a senti un truc lui chatouiller les fesses. Il avait une guêpe dans son short. Quand il a lu sa rédaction, tous les élèves de la classe étaient pliés en deux.

Ce jour-là, il a compris que les meilleures histoires sont celles qui partent d’un fait qui t’a vu protagoniste parce que pour les autres c’est plus facile de t’imaginer dans la situation.

En plus de ça, son histoire était plus courte, elle n’était donc pas ennuyante comme certains livres que la maîtresse leur avait demandé de lire.

La semaine dernière, il avait dû déclarer forfait. Ni école, ni parcours olympique, une vilaine angine l’avait cloué au lit. C’était chouette d’être malade. Tu restes sous la couverture et on s’occupe de toi. Une vie de roi, comme le bon roi Dagobert, le personnage historique préféré des enfants. Encore une histoire de culotte, décidément c’est un thème populaire. Il était vraiment fort son ami Pierre.

On est au milieu des années 70 et il n’y a pas vraiment de programmes intéressants à la télé pour les enfants durant la journée. Il n’y a pas non plus d’ordinateurs. Il faut bien le préciser car cela peut sembler étrange pour un gamin né dans les années 2000.

L’athlète des mots

Mais il y avait bien mieux que tout cela. Il y avait tata et son gros livre de contes. Elle passait toute la journée à lui raconter ces histoires avec des princes, des princesses et des animaux. Parfois, elle était contrainte de la lire trois fois de suite. Enfin, la troisième fois, elle ne regardait même plus le texte !

Bien sûr, le petit garçon savait déjà lire mais malade, il se sentait trop faible pour le faire. Ecouter quelqu’un qui lisait pour toi, c’était vraiment moins fatigant.

Quelques années plus tard, il a compris que son imagination avait suivi un entraînement intensif et qu’il serait devenu un athlète des mots.

Comme la plupart des athlètes, il allait devoir sauter des obstacles et surtout souffrir de nombreuses blessures. Les deux plus graves portent des chiffres douloureux : trois et zéro ! On a changé de décennie et les copies ne sont plus notées sur dix mais sur vingt. Le petit garçon est devenu un adolescent blessé. Car tout le long de la saison scolaire, il récoltait souvent la meilleure note. Ce n’était donc que des accidents comme un tacle sur la cheville. Mais il revenait toujours plus fort qu’avant.

Devenu étudiant en philosophie, il allait s’en donner à cœur joie. Il écrivait tout le temps et partout. Pendant les cours, dans le métro, dans le train, dans son lit et même pendant les examens ! C’est d’ailleurs son coup de maître ou plutôt son plus grand coup de folie.

Il est assis sur un banc de la Sorbonne et il va défier les grands noms qui ont essuyé ces mêmes bancs pendant des siècles. Sur sa copie, il ne va pas disserter en trois parties comme cela était convenu, mais il va composer des vers. Quatre quatrains pour un poème qui s’intitule : « Divagations sur un sujet de philosophie ».

Ce que l’on peut retenir, au-delà des qualités lyriques du petit garçon, devenu un adolescent blessé et désormais un étudiant poète, c’est le caractère du personnage fait d’improvisations. Il improvise certains moments de sa vie et les transforment ainsi en autant de moments uniques qui empruntent des chemins déserts et souvent ne se répèteront pas.

Dessin de ©Koffi Apenou tiré du livre "Le Passant Florentin" de Denis Gentile

Dessin de ©Koffi Apenou tiré du livre « Le Passant Florentin » de Denis Gentile

Ce n’était certainement pas la meilleure façon de décrocher une mention et son PH101 (c’est le nom de l’examen), mais c’était une graine qui un jour deviendra un arbuste et rendra moins désertique les abords de son chemin.

Mais l’arbuste se révélera trop frêle pour se protéger des loups. Les loups peuplent son nouveau monde. Il est logiquement devenu journaliste rédacteur. Il écrit et en échange on le remunère. Que demander de plus ? C’est alors qu’il comprend que l’argent et la passion ne suffisent pas à son bonheur. Ce qui lui manque, c’est un modèle, ou si vous préférez, un mentor. Quelqu’un qui le guide dans cette jungle où seul l’égo et la prépotence permettent de survivre.

Le premier blog de l’histoire ?

Les blessures sont provoquées par des morsures et seule la fuite sera salvatrice. Il traverse la frontière alpine un dimanche 27 octobre et il va subir le plus grand choc de sa vie. Un véritable big bang personnel. Une rencontre avec la créativité à l’état pur dans la capitale de la Renaissance : Florence (Firenze). Il trouve enfin la matière qui lui manquait. Une matière qui ressemble à un remède pour panser ses blessures, ses égarements, ses morsures. Il allait enfin pouvoir remplir son monde comme le big bang a rempli l’univers.

Il décide de mettre tout ça noir sur blanc et il écrit son premier livre.

Oui, mais voilà, il n’écrit pas un roman. Il écrit un blog. On est en plein anachronisme car on vient de changer de décennie et si vous avez bien suivi, on est alors dans les années 90. On commence tout juste à lire des articles qui traite d’une nouvelle invention nommée internet mais ce n’est encore qu’un champ défriché.

Ses textes seront bien imprimés et distribués dans plusieurs librairies. On bascule alors dans une autre décennie, mieux encore, dans un nouveau siècle. Voici le moment clef, celui qui donne un sens à toute une vie.

L’action se déroule rue de Rivoli à Paris, le libraire engage la conversation avec une jeune italienne. Elle a pris en main le livre de l’écrivain anachronique. Avec enthousiasme, il lui explique le fonctionnement de ce livre pas comme les autres. Il lui donna des indications comme on en trouve sur une carte du trésor. Elle l’achète avec joie et s’installera sur un banc du jardin des Tuileries pour lire l’histoire du Passant Florentin. Quelques années plus tard, elle épousera son auteur. Vous savez, le petit garçon, l’adolescent blessé, l’étudiant poète, l’écrivain anachronique, l’athlète des mots et désormais l’éternel amoureux.

Vous voyez, cette histoire nous montre que les mots changent la vie. Surtout quand il s’agit de la vie d’un personnage dont les mots sont la vocation.

Vous comprendrez aussi clairement que son blog ne pouvait pas s’intituler autrement : More Than Words. Ce récit est l’illustration même de cette chanson d’amour.

Vous constaterez enfin qu’il a su interpréter ce que Pierre, son copain de classe, avait compris bien avant lui :

Pour raconter une histoire, il faut partir de son histoire.

C’est là le secret des plus grands conteurs. Des conteurs qui de nos jours s’expriment sur des blogs, un support numérique, c’est pourquoi on les appelle désormais des Digital Storytellers.

Je suis l’un d’entre eux.

Denis Gentile

digital-storyteller

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- le profil de Joel Buckland, un Digital Storyteller (en anglais) C’est un post de Joel sur Facebook qui m’a donné l’idée de cet article.
- Un autre Digital Storyteller, un autre Denis explique le rôle de Digital Storyteller : « Une évolution du rôle de Community Manager »
- Je vous conseille l’ouvrage de mon ex-collègue Disney Sébastien Durand :« Storytelling, Réenchantez votre communication »